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IS-LM et OG-DG : Blanchard se rebiffe…

dimanche 19 juin 2016

Résumé : Olivier Blanchard, auteur d’un célèbre manuel de macroéconomie (avec Daniel Cohen) propose (enfin) de « se débarrasser » du modèle « offre globale-demande globale » et de la courbe LM, en reconnaissant qu’ils donnent une vision complètement erronée de la réalité. Ce que nous disons depuis longtemps.

Dans l’article « Le modèle offre globale, demande globale (AD-AS) : un tissu d’inepties et d’incohérences à bannir de l’enseignement  », on attirait l’attention des sur le caractère néfaste du modèle IS-LM – qui suppose une vision totalement erronée de la création monétaire – et de son prolongement, le modèle « offre globale-demande globale » (OG-DG en français, AD-AS en anglais).
Ces modèles occupent une place centrale dans l’enseignement de la macroéconomie, comme en témoigne le manuel de Blanchard et Cohen qui en était encore en 2013 (date de publication de la 6ème édition) à parler d’un « marché de la monnaie » (chapitre 5) dans lequel l’ « offre » serait obtenue en appliquant un « multiplicateur » à la monnaie émise par la banque centrale (base monétaire).
L’un des auteurs de ce manuel, Olivier Blanchard, semble s’être (enfin) rendu compte – alors qu’il préparait la 7ème édition de Macroéconomie, après avoir quitté le poste d’économiste en chef au FMI entre 2008 et 2015 – qu’il avait tout faux, ou presque.
Dans un article intitulé « How to Teach Macroeconomics after The Crisis ? » publié en juin 2016 sur le site du Peterson Institute of International Economics, il revient sur le cas des modèles IS-LM et OG-DG qui ont occupé une place centrale dans les six éditions de son manuel. Il semble découvrir ce que nous disions dans l’article cité ci-dessus – que tout étudiant en économie un peu sensé de première année qui ne s’embrouille pas dans les courbes et les équations peut facilement comprendre. Il propose ainsi d’éliminer de l’enseignement le modèle OG-OS (AD-AS) et de définitivement abandonner l’idée que les banques centrales agiraient par le biais de l’ « offre de monnaie » – ce qui revient à laisser tomber LM. Il ne va pas, toutefois, jusqu’au bout dans l’autocritique puisque, comme le laisse entendre le titre de son article, il suggère que ces modifications ont été rendues nécessaires par « la crise » – alors qu’il n’en est rien, évidemment [1]. Mais on ne peut trop demander… Espérons que d’autres suivront la même voie que lui, au moins sur ces questions.

“The aggregate demand–aggregate supply model should be eliminated”

Blanchard règle rapidement le sort du modèle OG-DG (AD-AS), dont il propose de se débarrasser (get rid of), en l’« éliminant ». Ce modèle est, pour lui, « maladroit » (clunky), les étudiants ayant de « bonnes raisons » pour considérer « qu’il est difficile à comprendre ». On les comprend, puisqu’en fait il est incohérent – ce dont Blanchard ne semble pas être conscient. Il s’en tient seulement à sa principale thèse : quand le niveau des prix baisse, le pouvoir d’achat des encaisses monétaires des ménages augmente [2] , ce qui les incite à augmenter leur demande – la production n’ayant qu’à suivre. Il parle du « réalisme douteux » de cette thèse, le « mécanisme » qu’elle sous-entend n’étant « pertinent » qu’ à la marge » – étant donné la place très faible (marginale) qu’occupent les encaisses monétaires (billets, comptes courants) dans le revenu des agents, et donc dans la masse monétaire. Ce qui est vrai mais Blanchard « oublie » le fait évident que quand le prix d’un bien (ou service) baisse, le revenu de celui qui vend ce bien baisse aussi. Songeons au cas où le « bien » considéré est le « service rendu par le travail » : quand son prix baisse, avec d’autres, il n’est pas sûr que la demande des ménages augmente, même si le pouvoir d’achat de leurs « encaisses » augmente . Un tel oubli est étonnant de la part de quelqu’un qui se présente comme un « keynésien » - ou, tout simplement, qui se veut « rigoureux ».
On se demande pourquoi Blanchard a tellement tardé, avec son coauteur Daniel Cohen, à s’apercevoir de l’effet « marginal » de la valorisation des encaisses monétaires, surtout qu’ils ne peuvent ignorer que depuis des décennies que la grande majorité des paiements se fait par le biais de virements, de chèques et d’autres moyens « dématérialisés ».
Blanchard ne parle pas d’« éliminer » le modèle IS-LM, mais plutôt de le démembrer – ce qui revient à peu près au même – et d’avancer une nouvelle théorie en n’en retenant que quelques éléments.

Le démembrement de IS-LM

Blanchard propose de garder seulement IS dans le couple IS-LM. Et encore, puisqu’il réduit IS à l’idée que « la demande de biens détermine le niveau du produit », ce qui le conduit à rappeler le « paradoxe de l’épargne » (qui restreint cette demande) et à critiquer au passage la position « Hoover-allemande » qui s’oppose aux déficits budgétaires – au nom de la nécessaire « confiance » des investisseurs. La demande serait influencée par le taux d’intérêt – ce qui est sujet à débat – et par les « esprits animaux », dont la relation IS ne tient pas vraiment compte.
Quant à la relation LM, elle serait une « relique d’une époque où les banques centrales se focalisaient sur l’offre de monnaie plutôt que sur le taux d’intérêt ». En fait, Blanchard semble ignorer que l’« époque » dont il parle s’est réduite à une brève période à la fin des années 1970, où les tentatives de contrôler l’ « offre de monnaie » aboutirent à un échec total. Depuis des décennies, au moins, les banques centrales n’ont disposé que de leur taux d’intérêt « directeur » pour essayer d’agir sur la création monétaire et, plus généralement, sur l’activité et le niveau des prix.
On ne sait si en disant que « la réalité est différente maintenant », Blanchard manifeste une ignorance surprenante ou s’il cherche à faire oublier ce qu’il racontait jusqu’en 2013 dans son manuel. Le fait est que « l’équation LM doit être remplacée, de façon simple, par le choix du taux directeur de la banque centrale ». Il explique que « ce choix ayant déjà été fait dans les modèles néo-keynésiens [enseignés en master] », il doit aussi être fait « en licence ». Cela fait longtemps que nous avons attiré l’attention sur l’incohérence qu’il y avait à enseigner aux débutants que la monnaie est exogène (et le taux d’intérêt endogène), puis le contraire aux « étudiants avancés ». En revanche, on ne voit pas comment son nouveau modèle, qui utilise toujours la relation IS peut s’accorder avec l’approche « néo-keynésienne » à agent représentatif.
Blanchard propose d’« introduire deux taux d’intérêt, celui utilisé par la banque centrale dans l’équation LM, et le taux auquel les gens et les entreprises peuvent emprunter – celui qui intervient dans IS – puis de discuter de la façon dont le système financier détermine l’écart entre eux », en rajoutant un « modèle simple des banques montrant, d’un côté, le rôle du capital et, de l’autre, celui de la liquidité, dans l’autre » et, enfin, une « courbe de Phillips ».
On songe avec tristesse aux futures générations d’étudiants qui auront à se coltiner ce nouveau type de modèle … Avec un peu de chance, les successeurs de Blanchard arriveront à trouver des hypothèses qui leur permettront d’ « expliquer » a posteriori les événements passés – par exemple, ceux qui concernent la dernière crise (que Blanchard et autres n’avaient pas vue venir [3] ).
Leurs étudiant n’y comprendront probablement pas grand-chose – surtout que ça risque d’être plus compliqué que IS-LM – mais au moins ils n’apprendront plus, contre toute évidence, qu’il y a une « offre de monnaie » que la banque centrale gérerait à sa guise ni que la revalorisation des billets et de l’argent dont ils disposent dans leur compte courant permet de compenser, et au-delà, les baisses de leurs salaires. C’est déjà ça de gagné…

[1A la fin de son article il se donne un satisfecit global, en expliquant que « La plus grande partie de que nous avons enseigné avant la crise demeure hautement pertinent (highly relevant). Par exemple, les modèles de croissance s’appuyant sur la fonction de production agrégée…

[2Le « mécanisme » évoqué par Blanchard fait exclusivement intervenir le taux d’intérêtavec M donné, M/P (stock monétaire « réel ») augmente, i baisse (« trop » de monnaie), la demande et le produit augmente.

[3Voir son article publié juste avant la crise, et qui est devenu célèbre en raison de sa conclusion « l’état de la macro est bon ».

 
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