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Micro, macro, mes crocs !

Numéro 3

Lettre d’information mensuelle du
Mouvement des étudiants pour la réforme de l’enseignement de l’économie
www.autisme-economie.org
45 rue d’Ulm, 75005 Paris

ÉDITO

Combien de fausses rumeurs, combien de calomnies n’a-t-on pas entendu sur ce mouvement d’étudiants élitiste qui ne représente en rien l’aspiration des étudiants et qui est le résultat honteux de quelques professeurs sournois (peut-être même, traîtres) qui exercent sur des esprits candides une influence inacceptable. Or comme le dit J. Higelin, "À trop regarder le poil dans la main du voisin, on en oublie la poutre qu’on a dans la sienne".
Ces critiques qui portent sur la forme, en oublient le fond. Qui peut aujourd’hui répondre à notre article (cf. le site Internet) " à quoi sert la microéconomie" ? Pas un de ces dignes professeurs n’a osé prendre la plume pour défendre au grand jour ce qu’ils s’acharnent à nous imposer dans leurs enseignements.
C’est dans l’esprit d’ouverture et de poursuite du débat que nous publions cette troisième lettre. Et comme cette idée qui définit le socle de notre mouvement, que l’université, plus qu’un lieu de connaissance est un lieu de critique, nous nous (vous) interrogeons, entre autres, sur l’absence d’esprit critique qui règne dans les manuels américains dont on ne cesse de nous faire la publicité.

À l’occasion de son premier anniversaire, le Mouvement des Etudiants pour une Réforme de l’Enseignement de l’Economie présente :

Élection du partiel d’économie le plus autiste

La pétition que nous avons lancée l’année dernière dénonçait un enseignement de l’économie autiste, c’est-à-dire complètement déconnecté des réalités économiques, faisant un usage abusif de la formalisation et manquant franchement de pluralisme. Si vous avez été déçu par votre cursus d’éco, si vous sortez de vos cours (et a fortiori de vos partiels) sans avoir rien appris de plus sur le fonctionnement de l’économie (sinon comment calculer un TMS, poser un lagrangien ou différentier un système d’équations), ce concours est fait pour vous !

Dans un souci d’excellence, les qualités suivantes seront valorisées :
¸ Absence de lien réel avec les problèmes économiques.
¸ Prédominance des calculs.
¸ Impossibilité de réfléchir ou de faire preuve d’originalité.
¸ Hypothèses délirantes

Le vainqueur verra son partiel publié en intégralité dans notre lettre d’information et sur notre site www.autisme-economie.org !
Et recevra un exemplaire dédicacé du dictionnaire
D’analyse économique de B.Guerrien

Note : Sont concernés les étudiants des facs françaises de sciences éco (ou DEUG éco-gestion, AES, etc.), inscrits ou ayant été inscrits en premier, deuxième ou troisième cycle. Le concours se limite aux vrais partiels ou interro de TD de micro et de macro (ou matières liées : macro ouverte, micro industrielle, etc.). Des catégories pourront être distinguées. Les partiels sont à envoyer à Olivier Vaury, 45 rue d’Ulm 75005 Paris,avant le 15 juin 2001. Plus de détails sur www.autisme-economie.org.

Ces manuels américains dont on ne cesse de faire de la publicité

Tout le monde loue - pour leurs qualités pédagogiques, leur accessibilité et leur absence de formalisme - les ouvrages sur les " principes de l’économie " publiés ces dernières années par des auteurs américains réputés, tels Mankiw et Stiglitz. Couleurs, photos, extraits d’articles de journaux sur des problèmes d’actualité, raisonnements simples et décomposés à l’extrême : le produit est alléchant.
Ces ouvrages connaissent des tirages très importants : Mankiw a touché plus de 2 millions de dollars avant même d’avoir écrit une seule ligne... Ce qui s’explique par la situation aux USA, où il existe dans toutes les universités des cours d’économie, sur un ou deux semestres, que les étudiants de toutes disciplines (scientifique, littéraire, etc.) peuvent prendre, à titre d’option. Plus d’un million d’entre eux suivent chaque année ces cours ! Voilà de quoi intéresser les éditeurs même si une très faible partie d’entre eux poursuit ensuite des études en économie.
Quel est le but de ces ouvrages - dont L’économique de Paul Samuelson est le grand ancêtre ? Faire passer l’idée qu’il y a une sorte de raisonnement économique accessible à tous, pourvu de faire un petit effort, raisonnement qui est essentiellement basé sur la " loi de l’offre et de la demande " - dont la vie de tous les jours nous prouverait le bien fondé - et sur la proposition selon laquelle le marché est un système efficace - qui affecte, en règle générale, les ressources de façon optimale. Cette proposition est présentée comme un résultat, au sens mathématique - et non comme une affirmation ou une croyance a priori -, mais vu le caractère " élémentaire " des ouvrages considérés, la démonstration ne pourrait en être donnée ; elle n’est donc que suggérée, à travers des métaphores (dont celle, incontournable, de la " main invisible ").
La thèse selon laquelle le marché est un système efficace, qui est au cœur de l’idéologie dominante (tout particulièrement aux USA), est donc affirmée dès le départ, et réaffirmée par la suite. Comme il est toutefois notoire que les économistes sont divisés, ce ne peut donc être que sur des questions secondaires. D’où l’insistance de ces ouvrages sur le " consensus " qui existerait parmi les économistes sur l’essentiel. Stiglitz énumère tout au long de son livre une série de propositions sur lesquelles il y aurait consensus. Le premier chapitre de Mankiw porte sur " Les dix principes de l’économie ", principes présentés comme allant de soi, et donc acceptés par tout le monde ; dans son deuxième chapitre, " Penser comme un économiste ", il énonce " dix propositions qui font l’unanimité " (p 43). Il est vrai que l’un et l’autre admettent l’existence de divergences, mais ils précisent aussitôt qu’il en est de même dans les autres sciences et, qu’en outre, des " systèmes de valeurs " différents expliquent en bonne partie des recommandations différentes de politique économique. Le lecteur retient toutefois l’idée du " consensus " (ou de l’ " unanimité ") sur l’essentiel - à commencer par l’ " efficacité " du marché ; c’est là le plus important.

Mankiw : " la main invisible au caractère magique " du marché

Les trois premiers " principes " du premier chapitre de Mankiw concernent les décisions individuelles ; ils sont relativement triviaux : " les gens doivent faire des choix ", " le coût d’un bien est ce à quoi l’on est prêt à renoncer pour l’obtenir ", " les gens réagissent aux incitations ". Puis viennent les principes sur " comment les gens interagissent ". Après " l’échange enrichit tout le monde ", qui peut déjà prêter à discussion, on tombe sur le
principe n°6 : " En général, les marchés concurrentiels constituent une façon efficace d’organiser l’activité économique ".
Pour justifier ce principe, on a d’abord droit à la rituelle allusion à l’ " effondrement du communisme ", puis à la non moins rituelle allusion à Adam Smith et à la " main invisible " (qui n’a rien à voir, chez Smith, avec le marché, mais passons ...) :
" Dans son livre, La richesse des nations, l’économiste Smith fit remarquer (et c’est là la plus célèbre constatation de toute la science économique) que les entreprises et les individus actifs sur un marché se comportent comme s’ils étaient guidés par une main invisible qui favorise l’émergence de résultats favorables à tous. Un des objectifs de ce manuel est d’expliquer comment fonctionne cette main invisible au caractère magique. En étudiant l’économie, vous apprendrez que les prix sont l’instrument par lequel la main invisible organise l’activité économique " (p 13).
On n’apprendra évidemment rien du tout, puisque - contrairement à ce Mankiw laisse entendre - il n’explique nulle part comment " fonctionne " cette " main invisible ", dont les prix seraient " l’instrument " ; peut-être que Mankiw songe à la main, bien visible, du commissaire-priseur walrasien - mais le lecteur n’en saura rien. On ne trouve dans son livre aucune allusion à la modélisation en équilibre général (à la Arrow-Debreu), que les néo-classiques présentent généralement comme la version formalisée de la main invisible - et qui sert à justifier toute la formalisation. Au lecteur de se contenter d’affirmations sur la " capacité remarquable de la main invisible à organiser l’économie " ou " les planificateurs ont échoué parce qu’ils ont voulu gérer l’économie avec une main attachée dans le dos - la main invisible du marché " (p13).
Le postulat sur l’efficience du marché, conséquence de l’action magique de la main invisible, conditionne la structure même de l’ouvrage : il n’y a plus qu’à en voir les conséquences, et éventuellement à s’émerveiller. Il y a cependant une petite réserve : cette efficience ne serait avérée qu’" en général " ; cela permet d’accorder une certaine place aux " déficiences ", qui vont du monopole aux externalités. Mais tout le monde sait que la perfection n’est pas de ce monde !

De l’ " émerveillement " de Samuelson et Nordhaus au " ressort " de Stiglitz

Samuelson et Nordhaus (S&N) font aussi - dans une partie du chapitre 2 de leur Economique (éd. Economica) appelée " qu’est-ce que le marché ? " - le coup de la main invisible, dont " Smith proclamait le principe ", car il aurait été le premier à percevoir l’ " ordonnancement du système de marché " (p 29). Selon eux, les " actions et objectifs " des individus " sont coordonnés de façon invisible par un système de prix et de marchés " p 26). À la " magie " de Mankiw se substitue le " miracle " - " mais le vrai miracle est que tout le système fonctionne sans coercition ni direction centrale de quiconque " p, 26) - et l’émerveillement (" l’essentiel de notre vie économique se déroule sans intervention de l’Etat ; c’est la vraie merveille de notre société " p 26). En outre, il aurait été " démontré " qu’une " économie parfaitement concurrentielle est efficace " - même si c’est sous des " conditions restrictives " (p 29). Le système de marché peut avoir des " carences ", mais c’est son caractère " miraculeux " qui est essentiel.
Stiglitz est un peu moins dithyrambique, mais l’idée est la même. Ainsi, il commence son chapitre " Comment raisonnent les économistes ? " par " le modèle concurrentiel de base " qui décrirait " le fonctionnement d’une économie sans intervention de l’Etat " (p 26). Il résulte de ce modèle que si les marchés sont concurrentiels, " alors l’économie sera efficace " (p27). Bien sûr, " tous les économistes reconnaissent que le modèle concurrentiel ne décrit pas parfaitement la réalité " (les italiques sont de Stiglitz), mais c’est pour eux un " cadre de référence utile ", car il " donne des résultats satisfaisants - les prévisions obtenues, sans être parfaites, correspondent bien à ce que l’on observe effectivement " (p 27). D’où une longue étude des " marché parfaits ", dans lesquels agit sans entrave la " loi de l’offre et la demande " ; la métaphore utilisée est celle du " poids au bout d’un ressort ", dont les mouvements s’amortissent progressivement, jusqu’à atteindre l’équilibre : c’est la version physique de la main invisible. L’idée essentielle est la même : " dans les économies de marché concurrentielles, les prix effectifs tendent vers les prix d’équilibre ", l’ " efficacité " s’ensuivant.

Qu’est-ce que le marché ?

Dans le cas " concurrentiel ", le marché est efficace : c’est la première, et principale, leçon que doit retenir le lecteur de ces ouvrages " de base ". L’efficacité est généralement définie : c’est l’optimalité de Pareto. Et le marché ? Également, si on veut. Ainsi, dans le glossaire du livre de Mankiw, il est écrit : " Marché : groupe de vendeurs et d’acheteurs d’un bien ou d’un service particulier ". Ce qui est pour le moins vague ... Mais il y a aussi, tout de suite après : " Marché concurrentiel : marché sur lequel les acheteurs et les vendeurs sont trop nombreux pour que l’un d’entre eux puisse influencer le prix du marché " (p 112). Pourtant, dans l’entrée " marché ", il n’est nulle part fait allusion à un quelconque " prix du marché " : d’où vient-il ? qui le propose ? comment varie-t-il ? On n’en saura rien, bien que c’est à travers lui qu’agit la " main invisible " (qui, d’ailleurs, ne figure pas dans le glossaire). Quand Mankiw veut donner un exemple " concret ", celui du " marché des glaces dans une ville donnée ", il est manifestement ennuyé pour expliquer d’où vient le prix. En effet, après avoir supposé que les acheteurs, nombreux, sont preneurs de prix, il ne peut faire de même avec les vendeurs (car, sinon, il faudrait qu’il précise QUI fixe les prix). C’est pourquoi il introduit subrepticement un " prix courant " (sic !) en faisant appel à un argument (apparemment) de bon sens : " un vendeur a peu de raisons de vendre à un prix inférieur au prix courant, et s’il vend plus cher, les clients iront chez un autre vendeur ". N’est-ce pas évident ? L’économie, c’est si simple ...
Samuelson et Nordhaus tombent dans le même travers : " venons-en maintenant à l’un des domaines les plus importants de l’économie : comment les entreprises répondent aux signaux de prix que le marché leur envoie " (première phrase du chapitre sur le " comportement des entreprises en concurrence parfaite ", p 136). Au début de l’ouvrage, ils ont même une section (du chapitre 2) intitulée " Qu’est ce que le marché ? " où, après avoir écrit, en italiques, " dans une économie de marché, aucun individu ou aucune organisation n’est responsable de la production, de la consommation, de la fixation des prix " (p 26), ils donnent la définition suivante :
" Un marché est un mécanisme par lequel des acheteurs et des vendeurs interagissent pour déterminer le prix et la quantité d’un bien et d’un service " (p 27), puis ils précisent " Les prix coordonnent les décisions des producteurs et des consommateurs sur un marché ... Les prix sont la courroie de transmission du mécanisme du marché ".
Ici, c’est la métaphore mécanique - " mécanisme ", " courroie de transmission " - qui sert d’échappatoire.
Pour les auteurs de ces ouvrages, l’étude des " marchés concurrentiels " se ramène en fait à celle de courbes de demande et d’offre d’un bien (cornets de glace pour Mankiw, flocons d’avoine pour S. & N., tablettes de chocolat pour Stiglitz), courbes purement fictives, que " le marché " additionnerait et confronterait, jusqu’à ce que l’équilibre (donné par l’intersection de ces courbes) soit atteint (le truc du ressort).
Au vu de cela, on se demande alors à quoi peuvent - ou ont pu - servir les analyses en équilibre général qui cherchent à montrer " rigoureusement ", à partir de " fondements microéconomiques ", l’existence et la stabilité de l’équilibre, la décroissance de la fonction de demande, etc. Pourtant, Samuelson, dans son ouvrage " avancé ", Les fondements de l’analyse économique (1949), explique que l’économiste ne peut se contenter d’invoquer à tout bout champ, " comme un perroquet ", " la loi de l’offre et de la demande ", alors que c’est ce qu’il fait dans son ouvrage d’initiation à l’économie.

Microéconomie et " analyses concrètes "

Si les ouvrages de Mankiw, S&N et Stiglitz sont tellement vantés, c’est en raison de leur caractère " concret " : ils fourmillent d’anecdotes, d’exemples tirés de la vie réelle, d’encadrés portant sur des tas de questions, etc. L’essentiel des raisonnements utilisent des courbes d’offre et de demande, en faisant appel au bon sens du lecteur.
On peut alors se demander : à quoi sert la microéconomie, et ses fameux " outils " ? On peut en effet lire ces livres d’un bout à l’autre sans avoir besoin d’elle. Ainsi, Mankiw présente la théorie du choix du consommateur au ... chapitre 21 (p 569), en tant que " sujet approfondi " (sous-entendu : on peut sauter ce chapitre). On y trouve - dans le cas d’un choix entre Pepsi et pizza (excellente diète !) -, la présentation, purement graphique, de l’effet substitution et de l’effet revenu, dont sont déduites " quatre applications ", censées répondre à quatre questions précises.
1. " Les courbes de demande ont-elles une pente négative ? ". Après l’inévitable allusion aux biens-Giffen, la réponse tombe : " la loi de la demande est pratiquement inviolable ". Les économistes disposent donc d’au moins une loi, qui serait " inviolable ", ou presque ! Formidable ! Hélas, comme toujours, en supposant le revenu donné - ce qui est incohérent, car le revenu provient de la vente de quelque chose. Dès qu’on tient compte du lien entre revenus et prix, l’ " inviolabilité " disparaît, et on ne peut plus rien dire (théorème de Sonnenschein, 1972). Il y a indétermination. Mais Mankiw, qui ne peut l’ignorer - cela a été formellement établi il y a trente ans - fait croire le contraire, en jouant sur le caractère apparemment intuitif de la " loi de la demande ".
2. " Comment les salaires influent-ils sur la demande de travail ? ". Réponse : on n’en sait rien (" la théorie économique ne peut pas prédire le résultat de ce jeu là ", p 592).
3. " Comment les taux d’épargne influent-ils sur l’épargne des ménages ? ". Réponse : on n’en sait rien (" le résultat final est donc indéterminé a priori "p 596). Une perle, au passage : " la théorie du choix du consommateur nous apprend donc qu’une augmentation du taux d’intérêt peut encourager ou au contraire décourager l’épargne ". La prédiction de cette théorie est toujours vraie...
4. " Les pauvres préfèrent-ils les transferts en espèces ou en nature ".
Faut-il tracer beaucoup de courbes pour y répondre ? Si on vous propose soit 100F, soit 10kg de pommes à 10F le kilo, que préférez vous ? Je vous laisse deviner...
Conclusion : comme des quatre " applications ", la théorie du choix du consommateur ne fournit aucune prédiction pour trois d’entre elles, la réponse à la quatrième étant immédiate, on comprend qu’elle ne serve strictement à rien. Ce n’est pas par hasard que sa présentation se trouve à la fin de la partie " microéconomique " de l’ouvrage (la partie suivante traitant des " données macroéconomiques ").
Il en est de même chez S&N : " l’analyse graphique de l’équilibre du consommateur ", y est reportée en annexe (annexe 5 du chapitre 5). On y trouve évidemment le résultat tellement attendu : " les courbes d’indifférence nous permettent de déduire une authentique courbe de demande de pente négative " (p 101). On passe de l’ " inviolable " à l’ " authentique ", mais c’est toujours la même chose ...
Stiglitz, lui aussi, donne la théorie du choix du consommateur en annexe : comme pour les autres. Bien entendu, les courbes d’indifférence sont dans les trois cas purement ad hoc.
En ce qui concerne le producteur, l’accent est mis sur les fonctions de coût. Les exemples, de fonction de production et de coût sont aussi purement ad hoc. Ainsi, Mankiw privilégie ses exemples " alimentaires " avec l’entreprise de " la gourmande Hélène ", qui n’emploie que du travail (p 340), le " stand limonadier de Thelma " (p 351), la " croissanterie de Bob " (p 359). S&N se contentent de tableaux chiffrés construits pour la circonstance, ou invente des pseudo entreprises (" Bossenbrie " (sic !), " Touchaud S.A. (resic !)).

Conclusion

Les livres de Mankiw, S & N et Stiglitz comportent des centaines de pages. On n’en a cité que quelques unes, en raison de leur rôle clé dans l’architecture de l’ouvrage : si on postule dès le départ que le marché est un " mécanisme efficace ", guidé par une " main invisible ", alors on évite les questions essentielles - notamment, celle de la formation effective des prix et celle de la coordination des choix (puisqu’elle est postulée), questions qui sont, ou devraient être, au cœur de la réflexion économique. Si ces ouvrages comportent des réflexions intéressantes, c’est justement lorsqu’ils abordent les questions relatives à ce qu’ils considèrent les " défaillances du marché " : asymétrie d’information, externalités, coûts de transaction. Le " mécanisme " magique du marché ne pouvant alors être invoqué, les auteurs de ces ouvrages sont alors obligés d’aborder concrètement les problèmes posés. Des arguments sont avancés, des solutions évoquées : il y a du moins une réflexion, qui n’est pas toujours sans intérêt (notamment chez Stiglitz). Généralement, il n’y a pas de " solution " qui s’impose - si on exclut la référence rituelle à celle du " marché ", vers laquelle il faudrait tendre. Tout dépend des facteurs pris en compte, de leur importance relative, des rapports de force et aussi, très souvent, des normes (critères éthiques) adoptés. Il est d’ailleurs frappant de constater que ces discussions et ces réflexions sont menées sans utiliser les fameux " outils " de la microéconomie ; ce qui n’est pas surprenant, puisque ces " outils " ne concernent que des mondes fictifs, sans rapport avec celui dans lequel les questions sont discutées.

Le mouvement Autisme-Économie


Vive l’économie politique !

Que voulez-vous, c’est le printemps, il fait beau, on rêvasse... et on pense au temps où il y avait des débats dans les facs de sciences éco, où les théories étaient confrontées les unes aux autres, où on présentait leurs conséquences pour la politique économique... Hum, en fait, on n’est pas sûrs du tout que ce temps ait réellement existé.
Mais bon, il est peut-être à venir : un numéro spécial (N°9, 1er trimestre 2001) de " L’économie politique ", excellente revue trimestrielle éditée par Alternatives Economiques, vient en effet d’être consacré à l’enseignement de l’éco, " un enseignement en crise ". Je vous propose donc dans ce qui suit de vous mettre l’eau à la bouche (compte-rendu plus détaillé sur le site).
Voilà donc que nos amis les économistes se rendent compte des problèmes de l’enseignement de la science éco. Ainsi, dans l’entretien qu’il accorde à la revue, Fitoussi nous dit que :
- le problème c’est pas les maths (youpi ! Y en a qu’a compris !)
- qu’il faut parler de la " réalité " (restons polis, tout de même !)
- et même, ce qui est après tout logique pour un économiste, qu’il faudrait mettre l’enseignement de l’économie en concurrence avec celui des autres sciences humaines. Ce sera enfin l’occasion de savoir quelle est l’utilité marginale du cours de micro marginal (vous savez, celui de 17h à 19h, le vendredi...) ! Les paris sont ouverts...

Extraits véritables :
Jean-Paul Fitoussi
(directeur de l’OFCE)

" Il est difficilement acceptable que l’économie soit enseignée sans référence aux problèmes et débats de notre temps, alors même que sa vocation est de les éclairer. La question n’est pas liée à la plus ou moins grande utilisation des mathématiques, faux débat s’il en est. Elle est de savoir si la science économique, comme discipline autonome, peut proposer des éléments de réponse pertinents aux problèmes que se posent les gens.
Lorsque les enseignements font très rarement le lien entre les théories et la " réalité ", les étudiants ont l’impression qu’on ne leur propose que des préludes, complexes en termes de formalisation, mais très éloignés de toute application. De ce fait, ils ont l’impression que tout cela ne leur sert à rien pour répondre aux questions du moment. Alors ils s’ennuient et s’engagent dans d’autres voies. "
" Il me semble souhaitable d’enseigner d’autres disciplines aux étudiants en économie : histoire, sociologie, science politique, gestion, droit... (...) Tel que l’enseignement supérieur est organisé en France, il oblige les étudiants à un choix trop précoce de leur discipline.
Ne serait-il pas préférable, au contraire, d’ouvrir l’éventail des choix, en enseignant au premier cycle plusieurs disciplines sur un plan d’égalité, et de laisser ensuite les étudiants s’orienter mais, cette fois, en toute connaissance de cause ? "
..... .....
Jacques Généreux va encore plus loin : pour lui, l’économie est nécessairement est avant tout politique. Attention, Jacques, encore un gros mot, et il faudra te laver la bouche au savon, tu sais bien que Gérard n’aime pas qu’on parle de p... à la maison ! Mon Dieu quel mot affreux, mais comment oses-tu ? De plus, il estime que l’économie néo-classique fait complètement fausse route, dans ses pitoyables imitations de la science physique. Enfin, il pense que les étudiants ne sont pas des idiots complets, et qu’ils savent bien que les " lois " de la " science " économique étaient, je cite : " keynésiennes des années 50 aux années 70, monétaristes dans les années 80, libérales et mondiales dans les années 90, etc. ". A se demander si cet homme est vraiment un économiste, pour tenir des propos avec autant de bon sens...

Extraits véritables :
Jacques Généreux
(prof à Sciences Po.)

1. Le débat épistémologique :
" Certains économistes considèrent l’économie comme l’une des sciences humaines ou sociales, aux côtés de la sociologie, de l’histoire, etc. D’autres la tiennent pour une science physico-mathématique, énonçant des lois universelles de la nature d’une portée similaire aux lois qui gouvernent la matière. (...)
Mais en singeant ainsi les méthodes et les ambitions des sciences physiques, l’économie néoclassique fait un contresens monumental. [En effet,] les objets abstraits de la physique ont un rapport direct avec la réalité (...). Par contre, les objets abstraits de l’économie " pure " néoclassique, ses " atomes ", n’ont, eux, aucun rapport avec la réalité. Ainsi les " agents " ou " individus représentatifs " et autres " homo oeconomicus " ne sont ni des hommes ni même des approximations des hommes : ce sont des centres d’usage ou de stockage de biens liés entre eux par des flux matériels ou monétaires ; ce ne sont même pas des centres de décision au sens propre du terme, mais des centres de réaction, répondant aux variations de leur environnement selon des lois mécaniques universelles. "

2. Le débat politique
" L’économie est par nature politique. La rareté pose en effet à la fois la question de l’usage efficace des ressources et celui de leur répartition ; elle soulève donc à la fois la question de l’efficacité et celle de la justice. Nier cette interdépendance radicale du politique et de l’économique, en arguant de la possibilité de traiter politiquement des solutions efficaces, est une foutaise amplement dénoncée par nombre des esprits les plus brillants de notre discipline et balayée d’un seul regard, même sommaire, porté sur l’histoire.
Il se trouve que, fort heureusement, nos étudiants ne sont pas assez niais pour ne pas voir que des " lois de l’économie " variées sont mobilisées à diverses époques pour justifier les choix politiques du moment. Elles étaient keynésiennes des années 50 aux années 70, monétaristes dans les années 80, libérales et mondiales dans les années 90, et d’aucuns annoncent déjà le retour de Keynes ou celui de Marx... La mission de l’université n’est pas de dissimuler cette prégnance permanente des préférences politiques dans notre discipline. Elle est au contraire d’apprendre aux étudiants à analyser les enjeux et les choix politiques qui accompagnent inéluctablement la plupart des questions économiques. "

3. Le débat pédagogique
L’économie est un univers dont le coût d’accès intellectuel est relativement élevé. Son enseignement exige donc une stratégie pédagogique adaptée et non une immersion brutale dans un monde inconnu. (...)
Dans un monde où l’économie a envahi le langage courant et le débat public, comment les étudiants ne seraient-ils pas médusés de constater que le monde qu’ils connaissent ne passe pas les portes des amphithéâtres d’économie (...) ? Dès lors, à quoi bon faire l’effort qu’exige l’accès au raisonnement théorique ? (...)
Mais tout cela est tellement évident et tellement simple à faire que nous voilà confrontés à un vrai mystère : comment se fait-il que le B.A.BA de la démarche pédagogique ne soit pas déjà à l’œuvre à l’université ? Sans doute parce que l’université s’en fichait, tant qu’elle avait sous la main des étudiants dociles, consommateurs d’inutile en quête d’un label utile, le diplôme.

La pédagogie méprisée
La pédagogie n’a pas le moindre place dans les procédures de recrutement et d’avancement des enseignants-chercheurs (...). L’enseignement universitaire est confié à des personnels normalement compétents dans leur discipline, mais des amateurs en matière d’enseignement. (...)
Serai-je le seul à oser dire que le désintérêt ou le manque de disponibilité des enseignants pour l’enseignement est l’une des causes essentielles de l’abus de mathématiques dans les fiches de TD, les exercices et les sujets d’examens ? C’est qu’il faut 20 mn pour corriger une dissertation, et 5 mn pour corriger un long exercice de microéconomie.
Le malaise profond exprimé par les étudiants ne vient pas d’abord de la discipline elle-même, mais de la façon dont elle ne leur est en fait pas enseignée. Leur problème essentiel est de n’avoir pas d’enseignants.
..... .....
Vous voulez en savoir plus, et notamment lire la suite des extraits non seulement du texte de Généreux, mais aussi de celui l’excellent Pascal Combemale (mais lui, on savait déjà qu’il était intelligent), ainsi que de celui de nos 2 représentants, Stéphanie Laguérodie et Nicolas Thibaut, paru lui aussi dans ce même numéro de L’Economie Politique ? Comme je vous comprends. La meilleure chose à faire serait évidemment de vous procurer ce même numéro, ce qu’il faudra faire de toutes façons. Mais pour en savoir plus sans bouger de votre chaise, vous pouvez toujours faire un tour sur notre site... Le texte est intitulé, comme celui-ci " Vive l’économie politique ".

Gilles Raveaud

La réforme des retraites

Hier, j’entendais à la radio un journaliste nous dire qu’en 2050, l’Espagne serait le plus vieux pays du monde, avec une moyenne d’âge de 54 ans. C’est tout de même étonnant de voir la précision à laquelle ils arrivent, sachant que la moitié des gens qui vivront en 2050 en Espagne ne sont pas encore nés, et que ceux qui naîtront en 2030 sont issus de parents qui eux-mêmes ne sont pas nés…
Mais il n’y a aucun miracle à cette prévision étonnante. On a seulement pris l’indice de fécondité actuel de l’Espagne (qui tourne autour de 1,2 enfants par femme) et on l’a transposé sur cinquante ans. Il y a vingt ans, si on avait appliqué la même méthode, on serait tombé sur le résultat exactement inverse. L’Espagne, avec un indice de fécondité nettement supérieur à la moyenne européenne, risquait la surpopulation… Ce qui est amusant, c’est qu’on fait des prévisions sur cinquante ans en se basant sur les données de l’année. C’est absurde, évidemment. Et puis, pourquoi s’arrêter à cinquante ans ? Faisons donc des prévisions sur cent ans, deux cents ans. Catastrophe ! dans trois cents ans l’Espagne ne comptera plus que 240 000 habitants…
Régulièrement, les économistes et les démographes s’allient pour nous parler des retraites et de l’inexorable faillite à laquelle nous courrons si nous ne savons pas ’’réformer’’ notre système ’’obsolète’’, ’’inefficace’’ et ’’coûteux’’. Le constat paraît clair. D’ici à deux mille quelque chose, on aura un tel nombre de retraités qu’il ne sera plus possible de leur garantir une retraite en préservant le régime par répartition. Celui-ci devra donc nécessairement ’’s’adapter’’, en octroyant plus de ’’souplesses’’ aux cotisants, leur permettant par exemple de s’appuyer sur la capitalisation ou l’épargne salariale pour compléter leur inévitablement ’’maigre’’ pension.
Il y a à peine un an, tous les rapports d’économistes distingués défendaient avec forte conviction la capitalisation et les fonds de pension en expliquant qu’il fallait profiter des " performances "de la bourse. Certains n’hésitaient pas à faire des prédictions à long terme, comparant la croissance économique des prochaines décennies qui risquait de se traîner à 2 % par rapport à la bourse qui était sensée poursuivre sur sa lancée de 5 % par an.
Comment un économiste peut-il sérieusement croire que la bourse augmentera durablement à un rythme supérieur de 3 points à celui de l’économie ? La bourse n’est-elle pas le reflet des performances économiques ? En réalité, si elle s’écarte durablement des ’’valeurs fondamentales’’ c’est que nous sommes en présence d’une ’’bulle spéculative’’. Et une bulle, par définition, ça ne dure pas, ça éclate un jour ou l’autre. La preuve. Regardez les ’’performances’’ de la bourse l’année suivante. Tient ? C’est bizarre… On n’entend moins parler des fonds de pension maintenant…
La bulle a éclaté, c’est entendu. Mais qu’est-ce qui, auparavant, avait provoqué cette ’’exubérance irrationnelle des marchés’’, pour reprendre les mots de M. Greenspan ? Les fonds de pension, pardi ! C’est justement l’épargne des salariés américains qui est arrivée en masse sur les marchés européens, et qui, naturellement, a provoqué une augmentation artificielle de la demande de titres et une hausse des cours boursiers. Vous voyez l’ironie de la chose ? C’est cette même hausse qui était l’argument principal de ceux qui voulaient instaurer des fonds de pension en France…
Par contre, ce qu’ils n’ont pas bien expliqué, c’est en quoi la capitalisation allait changer quoique ce soit au rapport actif / inactif de 2050. Car, que l’on répartisse l’argent selon un mode de répartition ou de capitalisation, le résultat est exactement le même. En effet, quel que soit le régime que l’on choisit, ce n’est pas la richesse que l’on produit aujourd’hui qui profitera aux retraités de demain. A moins de planquer de l’or dans son jardin, ce sera toujours la richesse produit en 2050 qui profitera (ou ne profitera pas) aux retraités de 2050. Dès lors, si en 2050 on a plus d’inactifs que d’actifs, on ne résout aucune équation du problème en instaurant un régime par capitalisation…
Qu’est-ce que la capitalisation, en réalité ? C’est une épargne obligatoire. C’est une formidable manne pour l’investissement, pour le secteur financier d’un pays. Aujourd’hui, la finance est au cœur de la guerre que se livrent nos grandes entreprises nationales dans le but d’atteindre une taille ’’globale’’. Cette bataille nécessite des capitaux. Vivendi se les est procurée par la privatisation du marché de l’eau, mais peu d’entreprises se trouvent effectivement sur un tel ’’marché porteur’’. Les banques françaises sont en pleine restructuration interne. Restent les assurances. Mais celles-ci ne disposent pas de ressources nouvelles. Sauf si on leur laisse la possibilité de profiter de l’épargne que ne manquerait pas de susciter les fonds de pension.
Je suis prêt à parier que si jamais cela se fait, toutes les compagnies d’assurance vont se battre pour nous proposer, à grand renfort de prospectus, leurs taux de retraite ’’garantis’’, leurs cotisations modestes et raisonnables et leurs contrats ’’sécurité’’, ’’investissement’’ ou ’’minima’’. Le problème, c’est que ça coûte cher les prospectus. Parce qu’évidemment, chaque fond de pension va devoir monter ses propres produits, son réseau d’agences, mettre en place sa politique de prix, jusqu’à ce qu’on n’y comprenne plus rien. Un peu comme pour les communications téléphoniques, je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire. Cela fait dix ans que les tarifs baissent et que ma facture de téléphone augmente. Allez comprendre…
Et où trouveront-elles toutes les ressources pour organiser leur publicité, pour construire leurs agences, payer leurs employés ? Dans nos cotisations, évidemment. C’est nous qui, en toute connaissance de cause, nourrirons ces adorables vampires. Du moins, jusqu’à ce qu’elles fassent faillite. Car c’est ce qui ne va pas manquer d’arriver lorsqu’en 2050, elles se retrouveront avec deux cotisants pour chaque retraité, et qu’elles devront continuer d’imprimer leurs maudits prospectus pour ne pas se faire bouffer par la concurrence…
Je vous vois venir. Vous allez me dire que pour éviter une faillite des fonds de pension en 2050 il suffirait de leur imposer des règles prudentielles. Les américains le font bien. Ils exigent un ratio fixe entre les valeurs risquées de la bourse et d’autres actifs sans risques. Très bien. Réglementons, alors. Mais dans ce cas, je ne vois plus bien l’intérêt de laisser au secteur privé des fonds d’investissement que les pouvoirs publics se chargeront de réglementer. Avec tous les mécanismes de contrôle que cela nécessitera, je me demande s’il ne serait pas plus judicieux de laisser directement les pouvoirs publics gérer les cotisations des salariés.
Pardon… Je viens de m’apercevoir que je suis en train de demander qu’on laisse l’Etat gérer les retraites. Je retire donc ce que je viens de dire… car ils me surveillent, vous savez. Et je crains d’être excommunié…

David Cayla

Les professeurs s’en mêlent

Nous ne sommes plus seuls étudiants à porter la contestation. Un maître de conférence de Lille, Laurent Cordonnier, vient d’apporter des arguments de fond au débat que nous avons ouvert. Il a entrepris de faire le point des " savoirs " établis par une branche de l’économie standard qui s’est beaucoup développée ces 20 dernières années : l’économie du travail. Le résultat n’est pas triste.
Comme les modèles ne servent que pour ce qu’ils veulent dire, et non pour le plaisir d’écrire des équations, L.Cordonnier a réalisé l’exercice très formateur (on devrait le demander plus souvent aux profs et chargés de TD) de traduire en langage littéraire les principaux modèles d’économie du travail. Il a décortiqué les hypothèses, le déroulement et les conclusions des modèles pour en donner le sens et en tirer la substantifique moelle, celle qu’on ne livre jamais à l’étudiant car il est important que celui-ci croit que les équations qui l’auront occupé tout un semestre recèlent des vérités aussi puissantes qu’inavouables. Une fois donc les modèles désossés de leur fatras d’équation, que reste t-il ?
Au delà des traditionnels résultats concernant l’explication du chômage par les rigidités institutionnelles du marché du travail empêchant l’établissement du salaire d’équilibre, au nombre desquelles on compte bien sûr le SMIC, les nouveautés conceptuelles fournissant matière à de nouveaux modèles sont le salaire de réservation et la prise en compte des spécificités de la " marchandise travail ".
La théorie du salaire de réservation nous dit qu’un chômeur n’acceptera pas de travailler à un salaire inférieur à l’ensemble de ce qu’il touche comme avantages en étant oisif (arbitrage travail/loisir) : allocations diverses plus économies de transport et autres liées au fait de ne pas travailler… Le salaire de réservation constitue donc de fait, même en l’absence de SMIC, un salaire plancher entravant l’ajustement sur le marché du travail. La conclusion à tirer de ces modèles d’après l’auteur ? L’assistanat rend les chômeurs trop exigeants pour travailler. Dans le genre raffinement de cette théorie, on trouve les modèles du Job Search : les salariés connaissent l’état du marché du travail, à partir de quoi ils se définissent une espérance de gain (j’ai x% de chance de gagner plus si j’attends un mois de plus mais en contrepartie, je pers un mois de salaire puisque je suis au chômage) en dessous de laquelle ils refuseront les offres d’emploi. Le chômage est en fait le prix que les salariés rationnels acceptent de payer pour trouver des emplois mieux rémunérés que les 1ères offres qu’on leur fait. Pourquoi donc s’inquiéter ?
La reconnaissance du caractère spécifique du travail comme facteur de production a suscité une arborescence de théories, autant de théories en fait qu’on a trouvé de " spécificités " au facteur travail donc aux salariés. La première met en avant l’aversion au risque des salariés qui, pour cette raison, négocient avec leurs employeurs (qui eux aiment les risques) la régularité de leur rémunération, de telle sorte que celle-ci ne varie pas avec la conjoncture. Il en résulte immédiatement qu’en période de mauvaise conjoncture, les salaires versés sont supérieurs au taux d’équilibre du marché, d’où le chômage. A cette théorie du " salarié poltron " ainsi renommée par l’auteur (alias théorie des contrats implicites), fait concurrence la théorie du " salarié paresseux " (alias théorie du salaire d’efficience) : étant donné que les travailleurs sont par nature flemmards et tricheurs (tire-au-flan) et qu’on ne peut directement observer leur productivité (coût, impossibilité technique d’individualiser les rendements, etc.), il faut les inciter à travailler en leur offrant un salaire supérieur à celui du marché car alors, s’ils sont pris en flagrant délit de paresse et licenciés sur le champ, ils leur en coûtera le différentiel désavantageux de salaire. Certes, si tous les patrons font de même, on remarque que l’incitation par le différentiel de salaire disparaît (puisque tous paient bien leurs salariés) mais alors le chômage réapparaît (eh oui puisque les salaires sont au-dessus du taux d’équilibre). Conclusion interrogative : est-ce à dire que le chômage agirait comme un dispositif disciplinaire à l’adresse des salariés ? (cf. Shapiro and Stiglitz, 1984, AER : "Equilibrium Unemployement as a Worker Discipline Device"). Finalement, Marx resurgit là où on ne l’attendait plus.
Si vous êtes avides d’approfondir la psychologie du salarié au travail, il vous reste à découvrir la théorie du " salarié roublard " (alias théorie du signalement) et celle du " salarié méchant " (modèle insider/outsider) …

Conclusion générale :

- Pour enseigner ces théories au raisonnement et enchaînements simples (une fois qu’on connaît le fonctionnement de base d’un marché dans la théorie néoclassique), pas besoin de tout un semestre voire de plusieurs. A la base des modèles, toujours donc le même mécanisme appliqué, ce qui change étant les hypothèses de départ, qui elles mériteraient d’être discutées et argumentées scientifiquement (on pense par exemple qu’il serait utile de se pencher sur les études qui ont été menées pour éclairer l’aspect plus ou moins désincitatif des prestations sociales, d’évaluer l’importance du chômage frictionnel auquel semble se ramener la théorie du Job Search etc.)
- Les théories présentées et qui sont effectivement celles enseignées dans un cours d’ " économie du travail " sont toutes néoclassiques : s’il est légitime de prendre en compte dans l’explication du chômage les phénomènes de désincitation et autres avatars de la psychologie des individus, il serait bon de ne pas oublier qu’il existe d’autres théories pour qui ce n’est pas le fait de rechercher un emploi qui est la cause du chômage mais bien l’inverse.
- Quant à l’idéologie implicite contenue dans chacun des modèles, idéologie qui ne limite pas ses effets aux chaires universitaires, l’étudiant-citoyen se fera sa propre opinion en lisant le petit livre bleu…

Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux, Sur les théories économiques du chômage, (Raisons d’agir).

Stéphanie Laguérodie

Une voie à explorer ?

Ceux qui ont suivi de prés le débat sur la crise de l’enseignement en économie auront pu, à juste titre, s’apercevoir que quelques échappatoires ou avancées existent. En effet, certains articles ont souligné rapidement l’existence de filières universitaires répondant, en partie, aux critiques de nos confrères estudiantins.
Mais ces filières, "c’est quoi" au juste ?
Étant étudiant à Nanterre, je ne traiterai la question que sous l’angle de Paris X.
On peut donc y trouver des cursus bi-disciplinaires anciennement appelés "Humanités modernes".
Sous forme de binôme, en licence, il est possible de suivre un cursus socio-historique, socio-économique, socio-économétrique et enfin, une filière "sociologie mention "économie"" avec l’épreuve dite "du grand oral" pour obtenir un diplôme donnant accès à une maîtrise bi-disciplinaire. (Ces filières ne sont pas nécessairement à dominante sociologique, comme pourrait le laisser penser leur appellation).
Toi, l’étudiant qui ne sait à quel saint te vouer ou à quelle chapelle, te donner, ici tu peux papillonner !
Tu veux du pluralisme, ici tu en auras !
À certes, de l’enseignement économique, des cours de sociologie, de Philosophie et d’histoire sont professés.
Si l’homo oeconomicus te frustre, tu pourras toujours te confesser au pape de l’anti-utilitarisme.
Plus sérieusement, on a avec ces filières la chance d’avoir un enseignement pluriel, indispensable, à mon sens, à un esprit critique fort et constructif.
Cette opportunité mérite d’être soulignée de façon plus explicite dans le débat qui existe aujourd’hui en économie car elle pourrait satisfaire bon nombre d’apprentis économistes. D’ailleurs, des anciens élèves de prépas ne si sont pas trompés, car on les retrouve en force dans ces filières.
Il n’y a pas ici de prosélytisme de ma part, mon action serait plutôt préservative. En effet, ce genre d’enseignement est constamment menacé d’extinction. On n’échappe malheureusement pas aux "guéguerres" disciplinaires et à la sclérose administrative entre UFR. J’ose espérer que ces dysfonctions ne sont que le fruit pourri d’un système jeune qui cherche à mourir.
Enfin, et c’est là le plus important, ce type d’enseignement, adapté dès les premières années de fac, ne serait-il pas une voie de plus, permettant aux lycéens d’ES (ou les autres aussi) de faire fructifier leurs savoirs ?
Eux, qui souvent ne savent que faire après le bac ! Nous aurions peut-être là un moyen de revaloriser une université en perdition.

Nicolas Cast

Des Américains au parfum (Le mouvement s’élargit…)

Le site international du "post-autistic movement" (paecon.net) nous permet d’entrer en contact avec des économistes du monde entier intéressés par notre initiative. Ainsi, nous avons été invités à participer à la réunion annuelle de l’AFIT (Association for Institutional Thought), fin avril 2001, à Reno, dans le Nevada. Reno est une ville-casino, comme Las Vegas, mais en plus petit. D’ailleurs les conférences se tenaient dans un immense complexe hôtelier avec des machines à sous un peu partout.

Après ces détails exotiques, revenons aux événements qui nous préoccupent. Qui sont ces gens qui nous ont invité, me direz-vous ? Et bien ce sont des institutionnalistes dans la tradition américaine de Veblen, Commons et compagnie. Ils adoptent une méthodologie dite pragmatisme instrumental, initialement défendue par le philosophe américain Dewey : en gros, cela veut dire qu’ils sont favorables au pluralisme méthodologique, et qu’ils se refusent à séparer radicalement la "science" économique de ses implications normatives (en matière politique par exemple). Les conférences auxquelles j’ai assisté ont montré qu’ils mettaient vraiment en pratique cette méthodologie, et qu’ils étaient ouverts au débat. La dernière session portait sur notre mouvement, et a été très animée.

Leur soutien à notre mouvement est total. Ils devraient le faire savoir prochainement sur leur site Web (afit.cba.nau.edu, sans www) ! Ils ont promis de faire leur possible pour mobiliser leurs étudiants. Ils nous ont aussi proposé de faire paraître un article sur le mouvement dans la prestigieuse revue américaine The Journal of Economic Issues. Nous avons bien sûr discuté de pédagogie : ils y attachent une réelle importance et m’ont fait part de quelques expériences pédagogiques très intéressantes. Ainsi, à Dickinson College, les professeurs sont tenus de consacrer au moins 20% de leur cours à une approche différente de celle qui a leur préférence. On fait paraître des manuels pour contrecarrer l’absence de pluralisme et de pertinence des manuels standard (voir par exemple les manuels sur www.dollarsandsense.org).

Les échanges ont donc été très fructueux et sont appelés à se renouveler puisque nous sommes d’ores et déjà invités à la grande réunion de l’association des économistes hétérodoxes américains en 2003 !

Ioana Marinescu

RUBRIQUE À BLAGUES

On dit que Christophe Colomb était le premier économiste. Quand il partit pour découvrir l’Amérique, il ne savait pas où il allait. Quand il arriva, il ne savait pas où il était. Et tout ça, il le fit avec une bourse du gouvernement…

Quand peut-on dire qu’un économiste ment ?
Quand ses lèvres bougent !

Les études économiques révèlent habituellement que le meilleur moment pour acheter quelque chose, c’est l’année dernière !

Un voyageur se baladant sur une île habitée de cannibales se rend dans une boucherie. L’échoppe spécialisée dans la cervelle humaine affiche sur un tableau les différents prix.
On peut y lire :
Cervelle d’artiste 9FF/kg
Cervelle de philosophe 12FF/kg
Cervelle de scientifique 15FF/kg
Cervelle d’économiste 19FF/kg
En lisant le tableau le voyageur remarque :"mon cerveau d’économiste semble être très populaire" ce à quoi le boucher répond, " vous rigolez ! avez-vous la moindre idée de la quantité d’économistes qu’il faut abattre pour un kilo de cervelle !"

Cette rubrique est ouverte à tous, n’hésitez pas à nous envoyer des blagues.
contact : ndubourg@voila.fr

Au sommaire du prochain numéro :
une analyse objective et détaillée du rapport Fitoussi, s’il est sorti…

Date de sortie prévue (vous savez, celle qu’on ne tient jamais) : le 25 juin

 
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