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Numéro 12

Lettre d’information (presque) mensuelle du Mouvement des étudiants pour une réforme de l’enseignement de l’économie

Sommaire

Comment ne pas croire au marché ? A la « loi » de l’offre et de la demande ? Comment penser que la détermination des prix puisse résulter d’autre chose que de la confrontation d’individus isolés, chacun poursuivant son intérêt ? En écoutant les historiens. Matthieu Amiech a lu pour nous La formation de la classe ouvrière anglaise, de l’historien anglais Edward P. Thompson. Où on apprend qu’au XVIIIème siècle, des gens parvenaient à faire en sorte que les prix soient « justes ». (p. 2)

Aujourd’hui, les économistes disent disposer d’outils « avancés » pour étudier ce genre de phénomènes, comme la théorie des jeux. Justement, un livre est sorti en 2000, consacré à la vie de Von Neumann. Ariel Rubinstein, professeur à Tel Aviv et Princeton, un des « papes » actuels de la discipline, commente ce livre. Il écrit que : la théorie des jeux n’a aucun intérêt pratique ; que l’on comprend mieux le comportement des individus en analysant leur histoire personnelle et leur rapport à l’autorité ; et qu’enfin la théorie des jeux aurait peut-être pour effet de nous déposséder des vrais problèmes, en les confiant aux « magiciens qui détiennent les clés du langage secret de la science ». (p. 5)

Dans le texte qu’il a rédigé pour l’Encyclopaedia Universalis sur l’état actuel de la science économique, Bernard Guerrien ne va pas aussi loin. Il se contente d’indiquer que l’usage excessif des mathématiques fait passer les économistes pour des « charlatans et des pédants », que seule l’idéologie peut permettre d’expliquer que « des personnes, par ailleurs très raisonnables, puissent consacrer leur temps et leur énergie » aux modèles à agents représentatifs, et que, au mieux les économistes ne font souvent que découvrir « des résultats maigres ou sujets à caution ».

Et si tout ça était la faute... des hommes ? Sur le site Les Sciences Potiches se rebellent (www.spsronline.org), des étudiantes viennent de poser cette question iconoclaste. Nous ne partageons pas forcément tous leurs arguments (peut-on réellement parler d’une « économie féminine face à une discipline masculine » ?), mais nous estimons que la question de la place des femmes au sein de la discipline mérite d’être posée.

Extraits de Edward P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise

1963, Gallimard/Le Seuil

Présentation (Matthieu Amiech) :
Edward Thompson est un des plus grands historiens du XXème siècle. Encore vivant aujourd’hui, il écrivit La formation de la classe ouvrière anglaise dans un contexte (les années 1950) de vives polémiques scientifiques, empreintes d’enjeux politiques importants. Il s’agit d’une œuvre de combat, à la fois contre l’orthodoxie marxiste, pour laquelle la révolution industrielle, aussi douloureuse fût-elle, était considérée comme un passage inévitable, sur la voie du « progrès », et contre le « révisionnisme » d’historiens et d’économistes de droite qui, sur la base de données exclusivement quantitatives, considéraient la révolution industrielle comme une phase d’amélioration générale du niveau de vie, à rebours de ce qu’avaient ressenti les classes populaires anglaises à l’époque.
Ce grand livre a une valeur à la fois scientifique (érudition monstrueuse, controverses passionnantes, etc.) et littéraire (plaisir du récit parfois épique, de la description de la vie quotidienne dans les villes et les campagnes…). Pour les économistes critiques, il a aussi valeur de témoignage et de démystification : certains passages illustrent combien les prétendues « lois » de l’économie sont peu « naturelles », et combien il fut difficile de les imposer à de larges pans des populations traditionnelles. Les normes sociales (et non les lois de l’Etat, à l’époque), inspirées d’idéaux de justice et de moralité, s’opposaient frontalement à l’émergence de ce que les économistes considèrent aujourd’hui spontanément comme un marché.
C’est là que l’on perçoit pleinement l’aberration théorique que constituent la figure de l’homo oeconomicus et l’ « idéal » du « marché de concurrence pure et parfaite », avec ses atomes maximisateurs et son commissaire-priseur, qui ne correspond à aucun marché concret (et libre). _ C’est là, également, que l’on constate avec stupeur à quel point nous sommes des consommateurs et des citoyens passifs et impuissants vis-à-vis des « exigences économiques » (en réalité celles, très concrètes, des gros producteurs et des gros intermédiaires), en comparaison de ces populations prétendument rustres et sous-développées, dont Thompson ravive la mémoire.

Extraits :

LA FIXATION DES PRIX DE MARCHE DANS L’ANGLETERRE DU XVIIIème SIECLE
(pp. 60-64)

Les émeutes prenaient deux formes différentes, dans la Grande-Bretagne du XVIIIème siècle : actions populaires directes plus ou moins spontanées, d’une part ; et de l’autre, usage délibéré de la foule comme instrument de pression par des individus situés « au-dessus » ou étrangers à la foule. La première forme n’a pas reçu l’attention qu’elle mérite. Elle reposait sur un consentement populaire plus organisé et s’appuyait sur des traditions populaires plus complexes que le terme d’ « émeute » ne le laisse supposer. L’exemple le plus fréquent est celui des émeutes pour le pain ou émeutes de la faim qui ne cessèrent d’éclater dans presque chaque ville ou comté jusqu’au milieu du siècle. Il s’agissait rarement d’un simple tumulte culminant dans le pillage des granges et des magasins. Elles tiraient leur légitimité des présupposés d’une économie morale plus ancienne, selon lesquels il était injuste et immoral de s’enrichir sur le dos du peuple en spéculant.
Dans les communautés rurales et urbaines, la conscience de consommateur précéda les autres formes de conscience politique et sociale. Le révélateur le plus fidèle du mécontentement populaire n’était pas le niveau des salaires, mais le coût du pain. Les artisans, les hommes de métier indépendants, ou encore les mineurs d’étain de Cornouailles, où la tradition du mineur « libre » resta vivace jusqu’au XIXème siècle, considéraient que leur salaire était déterminé par la coutume ou par leur propre marchandage. Ils estimaient normal d’acheter leurs denrées sur le marché public à des prix également régis par la coutume, y compris en période de disette. Les « lois » providentielles de l’offre et de la demande, où la rareté se traduisait inévitablement par une hausse des prix, n’étaient nullement acceptées par la conscience populaire, qui restait attachée aux traditions antérieures de marchandage direct. Chaque augmentation brusque des prix déclenchait une émeute. Un mélange subtil de loi et de coutume régissait le « Tarif du pain » (Assize of bread), le poids et la qualité de la miche. Même la tentative d’imposer la mesure-étalon de Winchester pour la vente du froment contre une mesure traditionnelle pouvait se terminer en émeute. (…)
Les émeutes de la faim étaient parfois l’occasion d’une grande explosion, comme cette « grande émeute des Fromages » à la foire aux oies de Nottingham en 1764, où l’on fit rouler dans les rues des fromages entiers ; ou encore l’émeute provoquée dans cette même ville par la cherté de la viande en 1788, où les portes et les volets des abattoirs furent arrachés et brûlés en place publique, ainsi que les livres de comptes du boucher. Or, même cette émeute révélait un motif plus complexe que la faim : on punissait les détaillants pour leurs prix et la mauvaise qualité de leur viande. Les émeutiers faisaient le plus souvent preuve d’autodiscipline, se conformant en cela à la coutume. La seule fois de sa vie, sans doute, où John Wesley eut l’occasion de louer une action illégale, ce fut lorsqu’il rapporta dans son journal les agissements d’émeutiers de James’ Town, en Irlande. Ils
« avaient mené grande agitation toute la journée. Mais leur intervention n’était dirigée que contre les marchands accapareurs, qui avaient acheté tout le blé disponible, afin d’affamer les pauvres, et affrété un navire hollandais amarré au quai. Mais la foule a tout rapporté sur le marché et l’a vendu au prix habituel en donnant ensuite la somme aux propriétaires. Ils menèrent cette action avec tout le calme et tout le sang-froid imaginables, sans frapper ni blesser qui que ce soit. »
En 1766, des dentelliers de Honiton s’emparèrent du blé dans les entrepôts des paysans, le portèrent eux-mêmes au marché, le vendirent, puis remirent l’argent et même les sacs vides aux paysans. La même année, dans la vallée de la Tamise, Abingdon, Newbury, Maidstone et de nombreux villages reçurent la visite de groupes imposants d’ouvriers agricoles, qui se donnaient le nom de « Régulateurs », obligeant à respecter un prix populaire pour toutes les denrées. Cette action commença lorsque des équipes d’hommes travaillant sur la route à péage dirent « d’une seul Voix que Tous viennent Ensemble à Newbury pour Abaisser le prix du Pain ». Halifax offrit, en 1783, le même exemple d’intimidation de masse et d’autodiscipline. La foule partie de villages de tisserands se rassembla aux portes de la ville, puis les gens descendirent sur la place du marché, deux par deux, avec à leur tête Thomas Spencer, ancien soldat et faux-monnayeur. On assiégea les marchands de blé, et on les contraignit à vendre l’avoine à 30 shillings la charretée, et le froment à 21 shillings. Lorsque par la suite, Spencer et l’un de ses compagnons furent exécutés, les autorités firent venir un grand nombre de soldats de crainte qu’on ne tentât de les délivrer. Lorsque le convoi mortuaire remonta la vallée de la Calder jusqu’au village natal de Spencer, la foule se pressait sur plusieurs kilomètres pour honorer sa mémoire.
Le peuple considérait ces « émeutes » comme des actes de justice et tenait leurs dirigeants pour des héros. Dans la plupart des cas, elles culminaient avec la vente forcée des denrées au prix traditionnel ou populaire, analogue à la « taxation populaire » française, le produit de la vente étant remis aux propriétaires. Elles exigeaient en outre plus de préparation et d’organisation qu’il n’y paraît au premier abord. Il arrivait que le peuple contrôlât la place du marché pendant plusieurs jours en attendant la baisse des prix. Ces actions étaient parfois signalées à l’aide d’annonces manuscrites ou imprimées. Parfois, les femmes tenaient la place du marché pendant que des groupes d’hommes interceptaient les céréales sur les routes, aux docks ou sur les fleuves. Le signal de l’action était très souvent donné par un homme ou une femme brandissant une miche de pain ornée d’un ruban noir et portant quelque slogan. Une émeute à Nottingham, en 1812, se déclencha lorsque plusieurs femmes plantèrent une miche d’un demi-penny au bout d’une canne à pêche, après l’avoir marquée d’ocre rouge et y avoir noué un bout de crêpe noir pour symboliser « la famine sanglante habillée de Grosse Toile ».
Ces émeutes atteignirent leur paroxysme en 1795, année de famine et de disette extrême en Europe, lorsque l’ancienne tradition populaire se raidit sous l’effet de la conscience jacobine d’une minorité. La montée des prix entraîna la généralisation de l’action directe dans tous le pays. A Nottingham, des femmes allaient d’un boulanger à l’autre, fixaient le prix des marchandises à leur gré, déposaient l’argent et emportaient les denrées. Le maire de Gloucester s’en émut et écrivit :
« J’ai de bonnes raison de craindre une visite des Mineurs de la Forêt de Dean, qui font depuis plusieurs jours la tournée des Villes Alentour et y vendent à prix réduit la Farine, le Froment et le pain appartenant aux Meuniers et Boulangers. »
A Newcastle, la foule obligea à vendre le beurre 8 pence la livre, le froment 12 shillings le bol, et les pommes de terre 5 shillings la charretée, en présence des autorités municipales, sans commettre aucune violence. A Wisbech, les « Hommes des Talus », « une des Bandes les plus effrayantes que le nombre rendait formidable », ouvriers ruraux employés à creuser des fossés, enclore des propriétés, etc., animèrent une révolte sur le marché : ils étaient dirigés par un homme brandissant une miche de 6 pence au bout de sa fourche. A Carslile, la foule découvrit des céréales cachées dans un entrepôt : elle les transporta, ainsi que la cargaison d’un navire, jusqu’à l’hôtel de ville et les vendit 18 shillings la charretée. En Cornouailles, les « Hommes de l’Etain » se répandaient dans la campagne et appliquaient de force leurs « Lois du Maximum ».
Des actions sur une telle échelle, qui n’étaient pas, loin s’en faut, l’exception, indiquaient une structure de comportements et de mentalités profondément enracinée. (…) Ces actions populaires étaient légitimées par l’ancienne économie morale paternaliste. Bien que l’ancienne législation contre les accapareurs et les agioteurs eût été en grande partie abrogée ou révisée à la fin du XVIIIème siècle, elle conservait toute sa force, tant dans les traditions populaires que dans l’esprit de certains paternalistes tories (…). Dans la mentalité populaire, ces actions comprenaient toute pratique délibérée tendant à élever le prix des denrées, et tout spécialement les activités des courtiers en gros, des meuniers, des boulangers et de tous les intermédiaires. (…) On croyait que les grands meuniers stockaient le grain pour en accroître le prix. Le grand moulin à vapeur de Snow Hill, à Birmingham, fut attaqué en 1795, tandis qu’à Londres les Grands Moulins à blé d’Albion brûlèrent à deux reprises.
Les dernières années du XVIIIème siècle coïncidèrent par conséquent avec un effort populaire désespéré pour imposer l’ancienne économie morale contre l’économie de marché libre. Il fut quelque peu soutenu par des juges de paix à l’ancienne mode, qui menaçaient de poursuivre les accapareurs, renforçaient leur contrôle sur les marchés et publiaient des édits contre les agioteurs qui se portaient acquéreurs du blé sur pied. (…) On assista à une série de poursuites contre des accapareurs entre 1795 et 1800. Diverses sociétés privées se constituèrent en 1800 en vue de les traîner devant les tribunaux (…). Mais ce fut la dernière tentative d’imposer l’ancienne protection des consommateurs. La complète dislocation ultérieure des contrôles coutumiers contribua considérablement à l’amertume populaire contre un Parlement de propriétaires protectionnistes et de magnats du commerce partisans du laissez-faire.

Suite sur notre site : http://mouv.eco.free.fr/auteurs/tThompson.htm

« Garbage disposal and the nuclear arms race » By Ariel Rubinstein

HAARETZ, November 17th 2000
Source : www.princeton.edu/ ariel/articles/PDE.html

"Prisoner’s Dilemma : John Von Neumann, Game Theory and the Puzzle of the Bomb" by William Poundstone.

[Rubinstein explique que Proudstone prend deux exemples :
- comment faire pour que, dans un immeuble, chacun prenne soin de bien fermer ses sacs poubelle ?
- la course à la bombe nucléaire entre les Etats-Unis et l’URSS durant les années 1950.]

(...) At this point, the reader may be wondering about the connection between the two stories, asking what any of this has to do with "the prisoner’s dilemma" and with game theory. Game theorists are aware that the two stories are not identical, but they find a common denominator : If each participant behaves in a rational manner, he will also be thinking about what the other participants are thinking and doing, and he will opt for the same course of action (i.e., he will be sloppy when throwing out the garbage, or will accelerate the arms race). However, the consequences of these rational moves are worse for all participants than they would have been if each had behaved in an irrational manner (taking care to dispose of garbage bags properly and avoiding an arms race).
In game theory, such a situation is called "the prisoner’s dilemma," (...). Game theory identifies and analyzes sets of considerations in situations where rational beings interact.
Some books spark young people’s interest in scientific themes. This is the case, for instance, of Simon Singh’s "Fermat’s Enigma," which interposes anecdotes from the lives of mathematicians with superb math problems that underscore the true nature of mathematics. (...)
William Poundstone’s "The Prisoner’s Dilemma" is not such a book. (...). Nevertheless, this is an interesting book, at times even mesmerizing. It is a stubborn attempt to present game theory in an erudite and popular fashion, while taking up an arcane historic topic (the determination of nuclear strategy in the 1950s), in which game theory ostensibly played a part. But Poundstone falls into the unavoidable pitfall that game theory sets for those who take an interest in it from the outside, and perhaps even those who engage in it from within. The quintessence of game theory, its objectives, and the relationship between it and reality, are unclear not only to Poundstone, but even to those who have engaged in game theory. The author’s inherent confusion between theory and reality, between description and prediction, between usefulness and abstractness, is the necessary result of the confusion that exists in game theory, economics and perhaps in every social science.
Poundstone claims that "The prisoner’s dilemma is one of the great ideas of the 20th century. It is simple enough to be understood by everyone, but nevertheless it retains its basic significance." The prisoner’s dilemma is a simple idea that makes use of good stories, but its ability to be understood does not necessarily make it into such a great idea. Poundstone speaks of a "solution" to the prisoners’ dilemma as if we were speaking of some riddle waiting to be solved. At the same time, he is aware that "most theoreticians of game theory believe today that the prisoner’s dilemma will never be solved," and that "game theory has become a sort of strategic oracle ... but as with every oracle, the problem is that the answers of game theory depend on how the questions are posed.
Poundstone uses matrixes to demonstrate "games." He writes : "The prisoner’s dilemma is much more than a mere story, it is a precise mathematical structure as well as a problem in everyday life." The graphic representation of these problems in matrix form is convenient for the experienced user, and important for analytical use. But for the readers of this book, it is nothing but a misleading illusion of "scientific method and exactitude."
The author explains game theory as a system of "recommendations," and frequently relates to it by saying things like "the theory says." But he too understands that it is but a compendium of concepts, models and formal arguments, not a guide to a happy life. Poundstone often employs the familiar rhetoric of the academic world. He speaks of "the far-ranging implications (of game theory) on policies, on social norms" but has a hard time providing any examples of said implications.
Poundstone would have the reader believe that Von Neumann used game theory to formulate his recommendations on preemptive nuclear war. But the author has not the slightest idea what cognitive moves led Von Neumann to reach his conclusion. At one point, he even quotes the mathematician Paul Halmos, who said : "Von Neumann’s support of the preemptive war derives from the great animosity he has for Communism, due to his childhood memories of the Kun government in Hungary after World War I."
One final message : The following statement is controversial, and expresses my own views on game theory and its utility. As I see it, game theory is a fascinating and abstract discussion that is closer to philosophy than to the economics pages of the newspaper. It has no direct applications, and if it has any "practical utility" (which I doubt), then it is in the winding and inscrutable way that our minds absorb ideas and use them when the time comes for real action. And this too must be proved.
Garbage disposal in an apartment building and the nuclear arms race may have a similar strategic structure, just as the problems of two prisoners in individual cells are similar to those of the CEOs of two major banks who are competing for an emerging market. One may conclude that there is utility in the abstract discussion of game theory, which covers all situations that may fall under the heading of "the prisoners’ dilemma." But one could also reach a different conclusion : The rational person in the apartment building has a pretty fair understanding of his building’s problems and therefore also a pretty fair understanding of the problems of the world. Meaning, for instance, that it is far from obvious why Israel’s nuclear policy might be any better if the relevant discussions were held in the lounges of post-graduate schools of government by graduates of courses in game theory, than in the lobbies of apartment buildings, with the participation of the public at large.
The book misses the psychological-sociological story underlying game theory. It turns out that even "rational and educated" people feel a need to turn to "authorities" without having any good reason to believe in what they will be told. Game theory is not a conspiracy of the American defense establishment (as has been alleged by some). However, I am greatly perturbed by the question of whether, in actuality, it serves the needs of the social and academic elite, by removing the important questions from the popular civil agenda and entrusting them to the closed world of the privileged few, the magicians who ostensibly hold the keys to the secret language of science.

Version intégrale sur notre site :
http://mouv.eco.free.fr/english/trubinstein.htm

« Une science trop humaine ? L’économie »

Bernard Guerrien

docteur en mathématiques et docteur en sciences économiques, maître de conférences à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

in La science au présent 2003, à paraître aux éditions Encyclopaedia Universalis

Nous remercions vivement Jézabel Couppey-Soubeyran, des éditions Encyclopaedia Universalis, de nous avoir autorisés à reproduire de larges extraits de ce texte.

La science économique est loin d’être une science exacte, tant les divisions des économistes sont notoires et tant leurs prévisions font l’objet de contestations et de révisions. Par ailleurs, si la science économique évolue, on ne peut guère la créditer de découvertes majeures au cours de ces dernières années. On pourrait d’ailleurs se demander s’il y en a jamais eu ; l’attribution chaque année, depuis 1968, par l’Académie royale des sciences de Suède, d’un prix de sciences économiques (dit communément « prix Nobel d’économie » bien que cela n’en soit pas un) ne suffit pas à en persuader.
Les relations économiques n’en constituent pas moins une part importante des activités humaines, et un esprit scientifique ne peut que chercher à les comprendre. Des générations d’économistes, dont les plus connus ont eu souvent une solide formation scientifique, s’y sont essayés ; on ne peut donc ignorer leurs réflexions, ni l’influence éventuelle que celles-ci ont pu avoir sur l’évolution des sociétés. Faire le point sur les connaissances en économie, et sur les théories des économistes, relève, en soi, d’une démarche scientifique – même si, au bout du compte, les résultats sont maigres ou sujets à caution. Savoir que l’on ne sait pas, ou que l’on sait peu, fait aussi partie de la connaissance scientifique.

1. Science économique et science

L’expression « science économique » est habituellement utilisée pour désigner l’ensemble des théories économiques. Par « science », on entend généralement un ensemble de connaissances, ou de théories, sur lesquels existe un large consensus : elles sont considérées comme « vraies », pour l’essentiel (car vérifiées – ou, du moins, non falsifiées – par l’expérience ou l’observation). Or, en économie, il est fréquent que des théories différentes coexistent très longtemps, bien qu’elles concernent les mêmes phénomènes, donnant lieu à des explications et des prévisions divergentes, voire opposées. On peut avancer deux raisons à cela, qui font que la situation de l’économie est radicalement différente de celle des sciences au sens strict :
– Les théories économiques portent sur des relations entre les hommes, c’est-à-dire des relations qu’il est difficile de réduire à quelques paramètres simples (ce que fait toute théorie) ; en outre, ces relations varient dans l’espace (elles ne sont pas les mêmes dans toutes les régions du monde) et dans le temps (les sociétés et les mœurs évoluent, parfois très rapidement).
– Le théoricien est, qu’il le veuille ou non, partie prenante des sociétés qu’il étudie, parce qu’il a forcément une opinion sur elles, et donc sur ce qu’il faut faire pour les rendre meilleures. C’est pourquoi les économistes se contentent rarement de constater ce qui est (ou ce qu’ils croient être), du fait qu’ils peuvent difficilement s’empêcher de dire ce qui doit être (ce qu’ils pensent être bon pour la société). L’existence fréquente de cette dimension normative dans le discours des économistes est source de nombreuses confusions. Elle explique notamment certaines réticences à considérer leur démarche comme scientifique. C’est pourquoi, il est essentiel de distinguer le normatif du positif dans tout exposé ayant trait à l’économie – ce qui n’est pas plus facile que de faire abstraction de ses opinions.

2. Théorie économique et expérimentation

Les théories, quelles qu’elles soient, sont au départ le fruit de l’imagination, des croyances et même, parfois, des opinions de ceux qui les formulent. Pour effectuer un tri parmi elles, jusqu’à n’en retenir qu’une seule, à propos d’un phénomène donné, la méthode idéale est celle des expériences contrôlées, où l’on isole le phénomène étudié, en ne conservant que ce qui est pris en compte dans la théorie – à certaines perturbations près, considérées comme négligeables. En économie, de telles expériences ne sont toutefois pas possibles. Comme le remarquait John Stuart Mill au milieu du xixe siècle : « Pour l’investigation expérimentale directe de la formation du caractère, il faudrait élever et éduquer un certain nombre d’êtres humains depuis leur enfance jusqu’à la maturité ; et pour instituer scientifiquement les expériences, il serait nécessaire de connaître et de noter chacune des sensations ou impressions éprouvées par le jeune pupille longtemps avant qu’il parle [...]. Une circonstance en apparence insignifiante qui aurait échappé à notre vigilance pourrait introduire des impressions et des associations qui vicieraient l’expérience en tant que manifestation authentique d’effets découlant de causes déterminées. » Ce qui est vrai pour l’individu l’est encore plus pour la société, formée d’une multitude d’individus, où les « circonstances en apparence insignifiantes » sont évidemment bien plus nombreuses.
Quelques économistes ont, malgré tout, procédé depuis longtemps à certaines « expériences ». Il a toutefois fallu attendre 2002 pour que la profession accorde un peu d’intérêt à ce qu’on appelle « l’économie expérimentale » (prix Nobel attribué conjointement à Daniel Kahneman et à Vernon Smith). Cette réticence s’explique aisément. D’une part, un premier type d’expériences, sur les comportements des individus (objet des travaux de Kahneman), conduit à constater que les personnes interrogées (y compris les étudiants en économie) ne réagissent généralement pas comme le suppose la théorie – les « causes apparemment insignifiantes » (routine, sentiment de justice, par exemple), dont parlait Mill, semblent au contraire très agissantes. D’autre part, un second type d’expériences, comme celles menées par Vernon Smith sur le fonctionnement des marchés, ne cherche nullement à reproduire ce qui se passe dans la réalité, car cela est impossible ; le propos est de tester les réactions d’individus placés dans des cadres particuliers, en cherchant celui qui est le plus efficace (l’approche est de fait normative).
Un étudiant en économie peut d’ailleurs avoir accompli tout son cursus sans jamais avoir entendu parler de telles « expériences » et, à plus forte raison, sans jamais en avoir fait. Cela serait inconcevable en physique, en chimie et même en biologie.

3. Connaissance et lois en économie

Certes, les astronomes, pour ne citer qu’eux, ne font pas non plus d’expériences. Ils se servent cependant des résultats obtenus par les sciences qui en font, mais, surtout, accordent une place essentielle à l’observation. La régularité des phénomènes physiques, leur répétition, leur caractère universel (dans le temps et l’espace, du moins à une certaine échelle) permettent d’expliquer bon nombre de phénomènes et même d’énoncer des prédictions de grande qualité en astronomie.
La situation est fort différente en économie, où il est impossible de trouver des situations qui ne différeraient, pour l’essentiel, que par l’action d’un ou de quelques facteurs bien identifiés – premier pas vers l’établissement de relations causales, et donc de lois. C’est pourquoi il n’est pas possible de trouver, en économie, de lois qui prennent la forme de relations précises, et toujours vérifiées, entre deux ou plusieurs variables, toutes choses égales par ailleurs – cette dernière condition n’étant pratiquement jamais vérifiée, même approximativement. Les économistes créent toutefois la confusion en employant le mot « loi » là où il ne faudrait pas. Tel est le cas, par exemple, de la « loi de l’offre et de la demande », selon laquelle le prix d’un bien dont l’offre est supérieure à la demande tend à augmenter – ou à diminuer, dans le cas contraire. Dès qu’on veut en donner un contenu un peu plus précis, on s’aperçoit que cette « loi » est bien floue : qui fait varier le prix ? et comment ? ce prix est-il unique ? ne peut-il pas arriver que les demandeurs s’organisent et refusent de payer un prix plus élevé ? ou qu’ils reportent leur achat sur d’autres biens ? En fait, l’utilisation du verbe « tendre » est révélatrice de ce que peuvent être tout au plus les ambitions des économistes : déceler des tendances au sein des phénomènes étudiés.

Des tendances plutôt que des lois

Le mot « tendance » suggère une direction, un sens, mais pas un résultat certain. La tendance est elle-même la manifestation d’une loi, mais celle-ci n’apparaît pas clairement en raison de l’existence d’éléments perturbateurs non négligeables, qu’on peut qualifier de « contre-tendances », et dont il n’est pas possible d’isoler les effets. Ainsi, plutôt que de parler de « loi » d’égalisation des taux de profit (largement évoquée par David Ricardo, John Stuart Mill ou encore Karl Marx), on dira qu’il y a une « tendance », parce que cette égalisation peut demander du temps, et aussi des ressources, en collecte d’information et en comparaison des divers types de profits et des risques qui leur sont associés.
Un cas plus controversé est celui de la « baisse tendancielle du taux de profit » (énoncée par Karl Marx). L’idée est simple : si on pense que toute valeur vient du travail, et qu’avec le temps le travail accumulé (sous la forme de machines, d’équipement, de locaux, etc.) ou « travail mort » augmente par rapport au « travail vivant », alors le taux de profit (rapport d’une partie du travail vivant, le profit, et du travail « mort », accumulé) doit diminuer. Mais ce n’est là qu’une « tendance », qui peut être contrecarrée par une augmentation du profit (la part du travail vivant que s’approprient les capitalistes), ou par une diminution de la valeur du travail « accumulé » (les équipements obsolescents ou non utilisés). Le problème posé alors au théoricien, si la baisse du taux de profit n’est pas très nette, est celui de savoir si c’est en raison de l’existence de contre-tendances, ou si cela est dû au caractère erroné de la théorie, la tendance à la baisse n’existant pas. Comme l’expérience contrôlée ne permet pas de trancher, les deux points de vue peuvent continuer de coexister, indéfiniment.
(…)

5. Économie et mathématiques

Les ouvrages d’économie et les revues académiques ne peuvent qu’impressionner par la place qu’y occupent les mathématiques, parfois très complexes ; les économistes sont probablement, avec les physiciens, les plus gros utilisateurs des mathématiques avancées. Il y a là de quoi surprendre : les mathématiques étant synonymes de rigueur et de précision, comment expliquer qu’elles jouent un tel rôle en économie, où règne plutôt un certain flou ? L’existence même de ce flou fournit une réponse probable : le monde économique et social étant particulièrement difficile à saisir, à réduire à quelques lois simples, la tentation est grande de le fuir en se réfugiant dans des mondes fictifs, des modèles n’ayant guère à voir avec ce que nous pouvons observer (notamment, en ce qui concerne la forme d’organisation sociale), mais qui se prêtent bien à des développements mathématiques sans fin. Il est d’ailleurs symptomatique de constater que, parmi les revues académiques réputées, ce sont celles d’économie qui, de loin, comportent la plus forte proportion d’articles purement théoriques, avec beaucoup de mathématiques mais aucune donnée concrète (cela arrive aussi en physique théorique, mais bien moins). Certains économistes – parmi les plus célèbres, et ayant parfois bâti leur carrière sur leur savoir-faire mathématique – déplorent d’ailleurs cet état de fait. Citons, pour s’en tenir à des Prix Nobel, Wassily Leontief, John Hicks, Paul Samuelson, Robert Solow, ou encore Joseph Stiglitz. Mais comme en même temps le recrutement des enseignants et des chercheurs accorde une place de choix à ceux qui font prévaloir (notamment dans leurs publications) leur bonne formation en mathématiques, la situation perdure – ou s’aggrave. Par ailleurs, en voulant affirmer sa scientificité, une telle démarche risque de produire un résultat opposé, en entretenant l’idée que les économistes sont des charlatans et des pédants qui cherchent à impressionner avec leurs formules alors que les prévisions, qui en résultent, laissent pour le moins à désirer.

6. Économie et idéologie

Le désir de prouver que la science économique serait différente des autres sciences humaines et sociales, parce qu’elle peut être mise sous forme mathématique conduit aussi à des aberrations. C’est ainsi que la théorie actuellement dominante sur la formation des prix a été à l’origine proposée dans les années 1870 par Léon Walras, qui cherchait surtout à déterminer des prix qui soient, selon lui, « justes », c’est-à-dire tels que les droits de chacun soient respectés. Pour cela, Walras a conçu une forme d’organisation sociale où les prix sont « criés » par une entité extérieure aux échangistes, et où il y a « tâtonnement » (sans échanges) jusqu’à parvenir aux prix « justes », lesquels se trouvent être ceux qui égalisent les offres et les demandes globales. La forme mathématique qui a été progressivement adoptée pour représenter ce système s’avère décrire une économie très centralisée, où celui qui propose et fait varier les prix joue un rôle essentiel, notamment en organisant les échanges (ceux-ci ne peuvent passer que par lui). Cette forme d’organisation très spéciale est toutefois nécessaire à la démonstration de ce qui est considéré comme le principal résultat de la théorie économique : il existe un système de prix qui, à ces prix, égalise l’offre et la demande. La démonstration de ce « théorème d’existence » – qui a valu le prix Nobel à ceux qui l’ont faite en premier, Kenneth Arrow et Gérard Debreu – est sans doute une belle prouesse technique, mais elle est aussi à l’origine d’une grande confusion, puisqu’elle est systématiquement présentée comme prouvant « mathématiquement » qu’un marché sans entraves – « parfait » – aboutit toujours à une situation souhaitable (où les choix des divers intervenants sont compatibles, et donc réalisables). Une conclusion absurde, puisque la démonstration suppose une forme d’organisation très centralisée, à l’opposé de l’idée qu’on se fait habituellement d’un système de marchés. Seul un planificateur peut éventuellement être intéressé par ce « théorème ». C’est pourtant sur ce dernier que s’appuie une bonne partie de l’économie théorique formalisée, qui prétend traiter des marchés.
Un autre exemple est donné par les modèles dits « à agent représentatif », très à la mode depuis les années 1990 (on songe ici à un autre Prix Nobel, Robert Lucas). Ces modèles supposent que l’évolution observée, « macroéconomique », de certaines des variables caractérisant une économie (tels le P.I.B., le niveau de l’emploi et des prix, la consommation et l’investissement) peut être assimilée au choix d’un individu unique (évidemment imaginaire), à la fois consommateur et producteur, qui décide de partager son temps disponible, présent et futur, entre travail et loisir, et ce qu’il produit entre consommation et investissement. Diverses techniques mathématiques sont alors mobilisées – dont l’optimisation de programmes non linéaires – pour déterminer le partage qui permet à cet individu de maximiser sa satisfaction présente et future. Le résultat obtenu est ensuite comparé à celui de l’économie dans son ensemble (tel qu’il apparaît dans les séries statistiques, concernant l’emploi, la production, etc.), en essayant de donner aux paramètres caractérisant l’ « agent représentatif » des valeurs qui permettent de reproduire au mieux les évolutions observées.
Sans faire intervenir l’idéologie – ici, la croyance à la toute-puissance des mathématiques associée à celle des vertus du « marché » –, on ne peut guère expliquer que des personnes, par ailleurs très raisonnables, puissent consacrer leur temps et leur énergie à ces types de modèles.

7. Faut-il des économistes, et des théories économiques ?

Telle serait, pour un esprit critique, la situation en économie. D’un côté, une accumulation de faits, de données, de traitements statistiques plus ou moins élaborés, qui cherchent à dégager des relations ou des tendances dans le cadre de théories relativement simples – mais entre lesquelles il n’est généralement pas possible de s’y retrouver, tant les éléments non pris en compte dans chacune d’elles sont nombreux et, souvent, non négligeables. D’un autre côté, des spéculations sans fin, qui utilisent les mathématiques comme les médecins de Molière le latin, en voulant faire croire à la scientificité du propos alors que c’est, au contraire, la démarche scientifique elle-même qui est sacrifiée.
Bien des économistes cependant mènent à la fois des études sensées, sur des points précis, en s’appuyant sur un certain nombre d’idées simples, tout en participant aux spéculations de la « grande théorie », quand bien même celle-ci n’a (presque) rien à voir avec ce qu’ils font lorsqu’ils entreprennent leurs études empiriques. Les « idées simples », à la base de ces études, sont la plupart du temps des idées anciennes, fruit de l’observation et du vécu de nos sociétés. Ainsi, la mode est actuellement à l’ « asymétrie d’information » (thème qui a valu à Joseph Stiglitz le prix Nobel en 2001) ; on entend par là le fait que, dans beaucoup de transactions, les parties en cause n’ont pas la même information sur l’objet de ces transactions. L’exemple typique est celui de la relation entre assureur et assuré, ou entre banquier et emprunteur. Depuis toujours, assureurs et banquiers sont au courant du problème et essaient d’y parer – sans toutefois parler à son propos d’ « asymétrie d’information », ni chercher à tout prix à mettre celle-ci sous forme mathématique. Stiglitz y a toutefois gagné ses galons (et le prix Nobel) en « démontrant » que l’existence d’asymétries d’information modifie profondément les comportements et l’affectation des ressources – ce que l’on sait depuis longtemps. Mais, par ailleurs, il a fait des études concrètes, fondées sur l’observation et les données disponibles, où il montre l’importance de l’asymétrie d’information dans de nombreuses questions importantes de politique économique. Pour cela, il a fait appel à quelques idées simples, accessibles à tout le monde, bien loin des formules mathématiques de ses publications académiques. Les conclusions auxquelles il parvient, et les politiques qu’il préconise, sont toutefois loin de faire l’unanimité, comme le prouve la polémique à la fin des années 1990 entre le Fonds monétaire international et la Banque mondiale (dont Stiglitz était alors l’économiste en chef) sur la façon de traiter les crises ayant affecté alors certains pays en développement ou « en transition ». Il est clair que ce ne sont pas les mathématiques qui permettent de trancher et que, derrière cette polémique, il y a des visions du monde et des arguments très différents concernant notamment les conséquences de l’intervention de l’État.
Il n’est évidemment pas très satisfaisant de ne pas pouvoir trancher en de telles matières. Mais savoir quels sont les arguments avancés et sur la base de quelles observations et de quelles données fait déjà partie de la connaissance scientifique. Vu l’importance de tout ce qui a trait à l’économie dans la vie des sociétés, une telle connaissance est nécessaire, même si elle est forcément limitée.

Bibliographie
G. Israël, La Mathématisation du réel, Seuil, Paris, 1996
E. Malinvaud, « Pourquoi les économistes ne font-ils pas de découvertes ? », in Revue d’économie politique, no 106, 1996.
J. S. Mill, Système de logique, Pierre Mardaga, 1866.
E. Quinet et B. Walliser, « À quoi sert la science économique ? », in Revue d’économie politique, no 109, 1999.

Pourquoi si peu de femmes économistes ?

Source : www.spsronline.org/pdf/sipeudefemmeseconomistes.pdf
[Rubrique « Références » puis « Travaux d’étudiants »]

(Extraits)

Les femmes sont désespérément absentes dans le domaine des sciences économiques. Ainsi, sur 900 auteurs cités dans La pensée économique : origine et développement de Mark Blaug, seules 7 sont des femmes et parfois elles ne sont référencées que dans les notes avec astérisques. De même, il n’y a qu’une femme sur 73 économistes apparaissant dans L’encyclopédie économique. Bien entendu, aucune d’entre elles n’a reçu de Prix Nobel de sciences économiques attribué depuis 1969 à cette discipline. Non seulement absentes de la pensée économique, elles le sont aussi en tant qu’étudiantes car selon une étude faite en 1997 par la Royal Economics Society en GB, elles ne représentent qu’1/4 des étudiants dans les niveaux supérieurs à la 3° année.
Le sexe féminin est également sous-représenté dans le corps enseignant avec seulement 1/5 d’enseignantes. On constate aussi que leur représentation est moindre lorsque l’on monte dans les échelons hiérarchiques de l’université. La situation n’est pas meilleure en France pour les enseignantes puisqu’elles ne sont qu’un dixième des professeurs agrégés de sciences économiques, 30 % des maîtres de conférence sont des femmes et 40 % des assistantes. Pour ce qui est du milieu de la recherche, peu de femmes dirigent un centre de recherche au CNRS en France. Et dans les services économiques des gouvernements, elles représentent moins d’1/5 des membres en GB et encore moins en France avec seulement six femmes sur les 40 membres du Conseil d’Analyse économique présidé par Lionel Jospin. Pour ce qui est du secteur privé, les femmes ayant des postes de haute responsabilité se comptent sur les doigts de la main et plus on descend les échelons, plus elles sont présentes sans non plus être omniprésentes (1/7 en GB).

I/ Les femmes économistes, des femmes victimes des discriminations sexistes de notre société dans l’accès aux études et à des postes élevés

On ne peut que rappeler la scolarisation tardive des femmes et leur accès limité à des études supérieures avant les années 70. (...) Ainsi, Mary Paley entre en 1871 à Newham, le seul collège de l’université de Cambridge qui accueillait, depuis 2 ans seulement des étudiantes et obtient en 1874 une licence de sciences morales dont le programme portait en partie sur l’économie et qui était jusque là réservée aux hommes. (...)
Ajoutons à cela que l’économie n’a longtemps été que politique donc qu’elle représentait un intérêt limité pour des femmes non intégrées à la vie politique et sociale en général (absentes en tant que citoyennes jusqu’en 1944 en France, entrées dans le monde du travail qu’après la 1° voire surtout la 2° guerre mondiale ). On remarque en effet que les rares femmes économistes avant la fin du 20° siècle appartenaient à un milieu social aisé et cultivé qui leur a permis de suivre des études et de s’intéresser aux problèmes économiques. On trouve généralement une famille (un père, un grand-père) intéressée aux problèmes économiques qui aurait donné goût pour la discipline à la jeune femme.
Le milieu universitaire, issu d’hommes d’Eglise a longtemps été hostile à la présence des femmes dans l’université. Rappelons qu’en 1958 en France, un jury d’agrégation reprochait à une candidate d’appartenir au sexe faible et même si cette époque est heureusement révolue, il n’empêche qu’il n’y a pas eu de progression de la proportion des femmes dans le milieu universitaire depuis 1975. De plus, on a remarqué dans l’introduction que plus montait dans les échelons hiérarchiques, moins les femmes étaient présentes. A cela, on avance souvent les difficultés de concilier la carrière avec la vie de famille pour les femmes, ce qui leur font prendre des choix différents des hommes. En effet, peu de femmes préparent l’agrégation qui demande un investissement important en temps et en durée - le concours ne se passe guère avant 30 ans - et qui risque en cas de réussite d’éloigner un couple à cause des affectations dans des régions différentes.
Par ailleurs, leur choix de travailler dans l’université révèle beaucoup de caractéristiques intéressantes : elles peuvent librement organiser leur temps avec des horaires flexibles et des congés importants et elles ont une sécurité de l’emploi qui leur permet de concilier leur travail avec leur vie familiale.
Mais celle-ci fait qu’elles choisissent également le milieu universitaire car il offre la possibilité de s’arrêter au niveau intermédiaire de maître de conférence par exemple, ce qui explique la faible proportion de femmes dans les niveaux hiérarchiques supérieurs. Pour ce qui est du milieu de la recherche, l’investissement que suppose la direction d’un centre de recherche décourage souvent les femmes et on peut peut-être soupçonner une politique patriarcale du CNRS qui ne favorise pas l’accès de femmes à de tels postes.
(...)

III/ Une économie féminine face à une discipline masculine

La discipline des sciences économiques telle qu’elle est enseignée et pratiquée actuellement a été créée par des hommes. Ainsi, la démarche et les concepts utilisés sont principalement reliés à une conception masculine. La démarche de recherche en économie consiste à élaborer des concepts abstraits à partir desquels on construit des modèles que l’on essaye d’appliquer au réel grâce aux statistiques. Cette dernière étape s’appelant l’économétrie représente aujourd’hui l’essentiel du travail des économistes. La formalisation poussée (utilisation des mathématiques et des statistiques ) de cette discipline la virilise également. De plus, la majorité des concepts dans leur élaboration et leur utilisation révèlent une pensée masculine en tant qu’ils sont emprunts des notions de compétition, de performance, de maximisation, d’individualisme, de productivisme, d’agressivité avec toujours la volonté d’être plus loin, plus haut, plus solide.
A cette conception de l’économie s’oppose une autre conception qualifiée de féminine en tant qu’elle intègre des notions plus douces d’échange, de compromis, de paix et qu’elle attache plus d’importance aux aspects sociaux de la réalité économique et qu’elle montre un souci de rattacher la théorie au réel. Pour être plus précis sur cette notion d’économie féminine, revenons à la pensée des femmes présentées précédemment. La pensée des femmes économistes que l’on a présenté précédemment [notamment Béatrice Webb, Vera Lutz, Rosa Luxemburg et Joan Robinson] rend compte de deux particularités qui ont contribué au développement d’une théorie qui affirme l’existence d’une économie féminine.
En effet, malgré la diversité de pensée de ces femmes économistes qui appartiennent à des écoles très différentes (…), on retrouve des attitudes convergentes : la volonté d’une méthodologie plus empiriste qui permette de mieux refléter la réalité économique d’une part et une préoccupation pour des problèmes sociaux d’autre part. (...) Rosa Luxemburg appuie sa théorie de l’impérialisme sur de nombreux exemples historiques. (...) pour Joan Robinson, la théorie économique doit partir des phénomènes observés, traiter de la réalité et permettre son interprétation. Les travaux de Vera Lutz sont également fondés sur des constatations empiriques. On note donc un réel souci de lier la théorie au réel.
L’autre spécificité de la pensée féminine est l’intérêt pour les problèmes sociaux et l’activisme politique qui s’en suit. Ainsi, (...) Joan Robinson et son mari furent des partisans d’une augmentation des dépenses budgétaires pour lutter contre la crise. J.Robinson se consacra plus tard de plus en plus à la défense de causes qui lui tenaient à cœur comme le développement des pays pauvres, la lutte contre le racisme ou le pacifisme, les problèmes de répartition des revenus et elle est allée jusqu’à mettre en doute le point de vue classique selon lequel les entreprises capitalistes agissent dans l’intérêt général. Vera Lutz, quant à elle n’hésita pas à faire connaître ses positions en désaccord avec l’idéologie dominante de l’Italie des années 50-60. Rosa Luxemburg est sans conteste celle qui est allée le plus loin dans l ‘engagement politique avec son militantisme acharné qui l’amena à mener la révolution spartakiste aux côtés de Karl Liebknecht en 1918 qui visait à instaurer la dictature du prolétariat en Allemagne. Elle paya cet engagement de sa vie puisqu’elle fut assassinée en prison en 1919 peu après son arrestation.
Malgré leurs divergences intellectuelles, B.Webb, R.Luxemburg et J.Robinson ont eu en commun la volonté de d’agir pour améliorer le sort des hommes, ce qui explique l’adhésion au socialisme pour les 2 premières. Robinson écrit qu’elle était persuadée que l’économie l’aiderait à comprendre la pauvreté et à trouver les moyens d’y remédier. Il faut donc saluer le courage de ces femmes économistes qui n’ont pas hésité à défendre leurs idées parfois en contradiction avec l’idéologie dominante. Cette position à contre-courant qu’elles ont souvent adopté a sûrement contribué au peu de reconnaissance qu’ont ces femmes. Aujourd’hui, cette pensée féminine s’incarne dans un mouvement pour une économie « féministe » qui reproche à la discipline une interprétation erronée de la réalité, une incompréhension des moyens par les quels nous la percevons et le recours à des méthodes inadaptées.

CONCLUSION

Les femmes sont victimes de la domination masculine dans la société en général mais également dans la pensée. La prise de mesures pour faciliter la conciliation d’une vie familiale et d’une carrière pour les femmes semble pouvoir remédier au déficit des femmes dans des domaines tels que la recherche et l’enseignement en général et en économie en particulier. Mais l’effort principal à faire dans le domaine de la science économique est d’accorder une plus grande place à cette pensée « féminine ». Or on peut être optimiste lorsqu’on entend Tony Lawson, économiste à Cambridge dire « à n’en pas douter, seul un groupe d’hommes aurait pu créer et préserver l’absurdité que constitue le courant de pensée dominant ». Ou que l’on constate un développement important du mouvement pour une économie féministe dans le milieu. (...)

 
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