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Le Soir

Echec et maths

En France, de nombreux économistes dénoncent l’emprise de la théorie néo-classique.

Comme nous le signalions la semaine dernière, une pétition (*) circule actuellement à vive allure dans les universités françaises pour revendiquer " un pluralisme des approches en économie ". Les étudiants en " science éco " à l’origine de cette initiative y questionnent durement le bien-fondé des savoirs qui leur sont transmis. Ils déplorent notamment un usage abusif des mathématiques et regrettent la place insuffisante accordée à des disciplines qui, comme l’histoire, leur permettraient de prendre une distance critique par rapport aux résultats des modèles abstraits qu’ils sont inlassablement amenés à construire et à faire tourner.

D’évidence, cette grogne n’est ni un fait isolé, ni un pétard mouillé. L’an passé déjà, in tempore non suspecto, donc, Michel Vernières, Professeur à l’Université de Paris I, avait été chargé, par la Directrice des enseignements supérieurs du ministère de l’éducation, de se pencher sur l’enseignement de l’économie. Dans une " note d’étape ", il vient de faire le point sur l’état des réflexions de son groupe de travail. Ses conclusions confortent largement les revendications des étudiants.

La tendance à la formalisation de l’économie politique ne saurait être considérée comme le seul critère de scientificité de la discipline, estime en substance Vernières : la maîtrise des outils techniques - méthodes de modélisation, techniques statistiques… - n’est que l’un des éléments nécessaires à la réalisation de travaux économiques valables. Ceux-ci, pour être pertinents, supposent aussi raisonnement théorique et connaissance des politiques et faits économiques. " La place donnée dans les cours et épreuves d’économie au calcul opposé à la réflexion et au commentaire semble trop élevée, estime Vernières et ses pairs. Il convient donc de veiller à ce que l’enseignement de la théorie économique demeure une introduction à "l’aventure intellectuelle" proposée par une discipline où les approches théoriques sont de longue date très diversifiées et très marquées par les contextes historiques qui les ont vu se développer : l’enseignement de l’économie doit s’inscrire dans l’histoire de la discipline pour montrer comment elle a tenté de répondre aux problèmes posés par les sociétés concernées et, ce faisant, réaliser sa progression en tant que science. "

Des apprentissages fondamentaux ignorés

De ces constats sur l’évolution de la discipline découlent un certain nombre de remarques sur l’enseignement de l’économie. Selon le document, permettre le pluralisme des approches et expliciter les critères de jugement scientifique constituent des éléments clés de toute politique scientifique en économie. Son auteur estime dès lors que, à côté de l’indispensable apprentissage des outils techniques de base - micro-informatique, statistiques, comptabilité, mathématiques, langues -, il est impératif d’aider désormais les étudiants à maîtriser et à activer simultanément les divers aspects des sciences économiques : analyse micro et macro-économique, histoire de la pensée, histoire contemporaine du monde économique et des politiques économiques, etc.

" Les enseignements dispensés actuellement apparaissent aux étudiants comme trop souvent abstraits, trop théoriques, écrit Vernières. Il convient donc de concevoir ces enseignements de telle façon que les étudiants perçoivent les théories, non comme des recueils de vérités définitives ou de recettes à appliquer mécaniquement, mais comme un cadre analytique permettant de structurer le réel. Pédagogiquement, il est donc essentiel d’articuler réflexion conceptuelle et investigation empirique. De ce fait, l’histoire contemporaine des faits économiques, des institutions et des politiques économiques apparaît comme une partie essentielle de l’analyse économique. De même, des enseignements portant sur les grands courants de pensée de la science économique permettent tout à la fois de souligner la pluralité des approches et la cohérence d’ensemble de la démarche des économistes. Ils sont donc partie intégrante des apprentissages fondamentaux de la discipline. "

La responsabilité morale des économistes

Si ces conclusions du groupe de travail présidé par Michel Vernières cheminent de conserve avec la " rebellion étudiante ", celle-ci reçoit par ailleurs un soutien de plus en plus ferme. Ainsi, plusieurs textes argumentés rebondissant positivement sur la lettre ouverte des contestataires, sont actuellement diffusés auprès de rédactions de quotidiens. L’un d’entre eux, lancé à l’initiative de Bernard Paulré de Paris-I [1], rappelle d’abord que, depuis 25 ans - et pour n’évoquer que les sociétés développées -, la responsabilité morale des économistes est engagée en raison du développement du chômage et de l’exclusion. Ce document a déjà recueilli plus de 40 signatures dont celles d’économistes aussi réputés que Robert Boyer ou Michel Aglietta.

" Trop souvent, écrit Paulré, la recherche et l’enseignement de l’économie se réduisent à un jeu sur des variables au sein de modèles plus ou moins sophistiqués, au détriment de la qualité de la réponse aux questions posées par les mutations contemporaines. Mais si la virtuosité mathématique de l’économiste peut être parfois saluée comme celle d’un artiste devant son œuvre, elle ne constitue en rien l’assurance d’une réponse satisfaisante face à la gravité des enjeux sociaux. La technicité et l’apparente scientificité du raisonnement réduite à l’usage des mathématiques dissimulent souvent la vacuité des propositions et l’absence de tout souci de réponse opérationnelle. "

Comme toute discipline scientifique, continue Bernard Paulré, la science économique est tournée vers l’explication de phénomènes "réels". La validité et la pertinence d’une théorie ne peuvent donc s’apprécier in fine que par une nécessaire confrontation avec les "faits". " C’est pourquoi nous ne pouvons, avec les étudiants, que déplorer le développement d’une pédagogie de l’économie qui privilégie l’exposé des théories, la construction de modèles, la capacité d’écriture et de dérivation des propriétés d’un modèle dont la pertinence empirique ne serait pas ou trop peu discutée. Ou qui met en avant la qualité formelle de la construction au détriment de la discussion de la capacité interprétative et démonstrative par rapport au "réel". "

Une approche comme une autre

L’appréciation critique d’un modèle ne doit pas être abordée sur une base uniquement quantitative. Aussi rigoureuse, formellement, que soit l’origine d’une "loi économique" ou d’un théorème, aussi satisfaisante et convaincante que puisse paraître l’adéquation statistique aux faits observés, on devra toujours nécessairement s’interroger sur sa pertinence et sa validité eu égard au contexte et au type de situation auxquels sa portée peut se révéler subordonnée, souligne Bernard Paulré. Aussi faut-il tenir compte des institutions, de l’histoire, des stratégies des acteurs ou des groupes, des dimensions sociologiques, etc., tous aspects de l’économie qui font actuellement défaut dans les formations des étudiants.

Plus loin, le texte met ouvertement en cause la théorie néo-classique : " La fiction d’un agent représentatif rationnel, l’importance accordée à la notion d’équilibre, l’idée que pour l’essentiel le marché, régulé par les prix, constitue l’instance principale sinon unique d’ajustement des comportements : autant de principes d’analyse qui fondent une stratégie de recherche dont l’efficacité et la pertinence ne vont pas de soi et ne sont nullement avérées. "

Pour Bernard Paulré, le fait que dans la plupart des cas l’enseignement dispensé réserve une place centrale aux thèses néo-classiques est regrettable aussi pour d’autres raisons. Les étudiants sont en effet conduits à croire non seulement que la théorie néo-classique est l’unique courant scientifique, dit-il, mais aussi que sa scientificité s’explique notamment par l’usage systématique voire exclusif de la modélisation formalisée sous tous ses aspects. " Autant le dire clairement : la théorie néo-classique n’est pas plus scientifique que d’autres approches en économie " !

Derrière son jargon de spécialistes, la polémique qui s’amplifie ainsi en France dépasse largement le débat méthodologique : c’est la vision du monde que véhicule la pensée dominante à laquelle il est donner assaut [2]. Et cela est tout anodin lorsque l’on sait combien la corporation des économistes a, ces dernières décennies, au nom de la haute idée qu’elle a de son expertise, contribué aux mutations contemporaines...

J.Sl.


[1E-mail : paulre@univ-paris1.fr

[2Ceux que le débat concerne seront intéressé par la nouvelle revue de Philosophie économique (2 parutions l’an) éditée par De Boeck Université. Le numéro 1 du périodique contient notamment un article dans lequel Pierre Salmon (Université de Bourgogne) s’attache précisément à clarifier les relations entre modèles et mécanismes en économie. E-mail : revue-philo.eco@fea.u-3mrs.fr. Tél. : 00.334.42.96.80.01.

 
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