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La Tribune

Pourquoi une réforme de l’enseignement de l’économie ?

Ce texte a été rédigé par des étudiants en économie de l’ENS de la rue d’Ulm, de Cachan, de Fontenay, de l’ENSAE et des universités de Nanterre, Paris 1, Versailles Saint Quentin.

Tous les acteurs concernés s’accordent sur le constat : la filière universitaire " sciences économiques " est en crise. Les indices sont nombreux (voir Alternatives-Economiques, n° 174, octobre 1999) : chute des effectifs plus prononcée que dans les autres filières universitaires, difficulté d’insertion professionnelle (18% des étudiants en économie sortis de l’Université en 1994 étaient au chômage trois ans plus tard, contre 8% des élèves de gestion, et 12% des élèves de l’ensemble des filières universitaires), insatisfaction qui règne parmi de nombreux étudiants, etc. Un débat doit être lancé sur ce sujet : c’est l’objectif de l’initiative que nous avons prise de faire circuler une lettre ouverte des étudiants aux responsables de l’enseignement de cette discipline que la presse a évoqué récemment (voir Le Monde du mercredi 21 juin 2000).
Comment expliquer cette insatisfaction ? Nous pensons qu’il est le produit de deux " dérives " généralement observées dans l’enseignement de l’économie, et étroitement liées :
D’une part, l’enseignement invite trop souvent l’étudiant à ne découvrir que des mondes imaginaires, dont le rapport à la réalité économique reste mystérieux et malheureusement non justifié. Bien sûr, nous sommes conscients que pour produire des résultats intéressants, toute théorie qui prétend s’inscrire, de près ou de loin, dans une démarche scientifique, doit simplifier le réel ; mais elle doit ensuite être confrontée aux faits.

Le lecteur non averti de ce qui se passe en faculté de sciences économiques se demande peut-être encore ce que nous entendons par " mondes imaginaires ". Il s’agit en fait de petits modèles, censés représenter l’économie et son fonctionnement. Le problème est que ces modèles ne comportent souvent qu’un seul agent, qualifié de représentatif. La pertinence de cette démarche n’est en général pas justifiée en cours. On décrit ainsi une économie d’autoproduction, sans échange - l’économie de Robinson Crusoé comme on l’appelle souvent -, de laquelle les problèmes de coordination d’agents différents sont soigneusement écartés. Même la théorie des jeux (ensembles de jeux logico-mathématiques), sensée analyser les comportement stratégiques des agents n’est que normative (elle étudie comment se comporteraient des acteurs rationnels) et non positive (comment les acteurs se comportent réellement). On s’étonnera ensuite que des étudiants, ayant choisi la filière sciences économiques pour acquérir une compréhension approfondie des phénomènes économiques, soient rapidement déçus par ce qu’on leur propose !

On nous répondra qu’il faut d’abord " faire ses gammes ", maîtriser une " boîte à outils " qu’on utilisera plus tard (dans un paradis plus ou moins proche). Mais ce même argument revient en DEUG, en licence, en maîtrise, etc. Et il est frappant de constater ce que le jury de l’agrégation de sciences économiques reproche aux candidats qui, rappelons-le, sont des docteurs en économie : " La pertinence du choix des instruments d’analyse, du type de modélisation adopté par rapport au problème abordé est insuffisamment justifiée et parfois très discutable. Un hiatus sensible se crée de ce fait entre les "résultats" inférés d’une série de démonstrations, souvent rigoureuses sur le plan formel, et la compréhension que l’auteur et son lecteur s’attendent à acquérir au sujet du problème étudié " (Rapport du jury d’agrégation de sciences économiques, 1997/1998 extrait du rapport du jury d’agrégation de sciences économiques, 1997/1998, www.dauphine.fr/edocif/agreg.html).
La deuxième raison de l’insatisfaction des étudiants est, selon nous, le dogmatisme qui règne dans l’enseignement de la discipline. Ce dogmatisme est largement le résultat de l’absence de confrontation aux faits. La confrontation des théories aux faits permet de ne conserver que les plus pertinentes, oubliez les faits et la théorie pourra se développer de manière totalement ésotérique, sans risque de contestation.
Or nous pensons que l’Université devrait être le lieu de la formation d’un esprit critique, pour le chercheur comme pour le citoyen. Ce n’est pas en nous présentant une juxtaposition de modèles, censée constituer LA science ou LA vérité économique, que l’on permettra à l’étudiant de développer sa réflexion. Notons qu’il ne s’agit pas d’interdire telle ou telle démarche, comme on nous le dit trop souvent. Il s’agit simplement de demander la fin de ce dogmatisme qui impose par un discours d’autorité, et non par une argumentation justifiée l’étude de modèles déconnectés de toute confrontation aux données réelles.
On nous dira qu’il s’agit prioritairement de rendre les étudiants en économie professionnellement " opérationnels ". Cette réponse est d’une grande hypocrisie : ce qu’on attend d’un économiste c’est avant tout une culture générale économique et sociale, une bonne connaissance des mécanismes et des institutions économiques. Or, au contraire, l’enseignement de l’économie à l’Université détruit ce type de connaissances. Une " note d’étape " du rapport commandé par le Ministère de l’Éducation Nationale sur l’enseignement de l’économie à l’Université (non paru à ce jour, mais nous gardons quelque espoir…) évoque le problème : "Qui n’a pas constaté la perte de culture économique d’un bachelier SES après deux années passées dans une faculté de sciences économiques ? ".

L’insatisfaction des étudiants (qui se manifeste objectivement dans les nombreuses signatures que nous avons pu obtenir) doit être prise au sérieux ; pour cela, un certain nombre de principes devraient être respectés : présenter les enjeux politiques et sociaux qui ont présidé à l’avènement des théories étudiées, mobiliser plus souvent les données empiriques et l’histoire économique pour éclairer ou relativiser la pertinence des modèles présentés, partir des problèmes concrets auxquels la société contemporaine est aujourd’hui confrontée, laisser la place à plusieurs théories, etc. Bref, des principes élémentaires qu’on s’étonne de devoir rappeler dans ces lignes.

 
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