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Les Echos

Précisions sur l’enseignement de l’économie

Texte paru dans Les Echos, 22 janvier 2001 ; ce texte est le texte original ; nous n’assumons pas les modifications entreprises par la rédaction des Echos, qui déforment sensiblement le sens du texte.

Pour M. Jean-Paul Fitoussi, chargé par M. Jack Lang de remettre un rapport sur l’enseignement de l’économie dans le supérieur, l’économie est " une discipline qui a ses concepts propres dont l’utilité est d’expliquer le monde dans lequel nous vivons ". Cela suppose de " comprendre les concepts et leur relation au monde" et donc de confronter la théorie et le réel qu’elle veut expliquer. C’est en partant du constat que l’enseignement qu’ils reçoivent ne répond pas à cette définition et ne respecte pas ces critères que les étudiants des facultés d’économie se sont mobilisés. Ils ont affirmé leur désolation de devoir subir, à longueur de semestres, d’une part des cours où la présentation des modèles se suffit à elle-même, sans que la pertinence de ceux-ci soit abordée, et d’autre part des examens où l’ânonnement de ces mêmes modèles est demandé.
Pour prendre le cas de la théorie microéconomique, qui constitue la formation de base de tout étudiant en 1er et 2nd cycle et qui est censée expliquer le fonctionnement des prix et des marchés, donc les ressorts fondamentaux de l’économie, on ne trouve aucun exemple d’application, aucune illustration susceptible de l’étayer, ni dans les cours, ni dans les manuels de microéconomie, y compris les plus académiques et les plus recommandés. Les seules applications sont des exercices à partir de fonctions posées ad hoc, choisies pour leurs " bonnes " propriétés permettant de résoudre le modèle ; les étudiants appliquent de façon répétitive le même calcul simple.
Quant aux modèles dits à agents représentatifs, qui occupent une large place des cours de macroéconomie, ils supposent de croire qu’on peut résumer l’économie nationale à un unique agent maximisateur, en présence d’un seul bien et réalisant des échanges tout seul ! Certes, il faut simplifier pour comprendre le réel, mais ici, la radicalité de la simplification a plutôt pour résultat d’évacuer l’enjeu du questionnement économique.
La question de la pertinence des modèles que nous soulevons est fondée sur la référence à des principes et des règles intellectuelles dont le respect constitue le minimum déontologique. Même les professeurs signataires du " contre appel " nous ont rappelé que la " méthode scientifique " se décomposait en un raisonnement en trois temps : la définition précise des concepts, la formulation des théories et enfin, dans la mesure du possible, la vérification de ces théories par l’expérience. Justement, nous déplorons que trop souvent, les enseignements et les recherches ne respectent ni le premier ni le troisième point. La réflexion sur les concepts et la confrontation à l’expérience, qui suppose le recours à l’histoire, aux statistiques, à l’économétrie, sont les parents pauvres de la discipline. Il est très rare qu’un étudiant ait à manipuler pendant son cursus des données statistiques concrètes relatives à des phénomènes économiques et il n’est pas rare qu’un cours d’économie n’en comporte aucune. Quant à la connaissance de l’histoire économique, même quantifiée, l’étudiant en acquiert peu et elle n’est jamais valorisée, ni aux examens ni en tant que référence dans un cours d’économie. Nous doutons que ce constat ne soit dû qu’à des problèmes de pédagogie. Ainsi, le prix Nobel d’économie Herbert Simon déclare dans une interview récente : " A ma connaissance -et aussi étrange que cela puisse paraître- l’économie est la seule discipline où l’on fasse aussi peu appel aux faits ".
Le résultat d’une telle pratique est de produire " une discipline abstraite, axiomatique comme si elle consistait en l’application répétitive d’une seule technique d’analyse élaborée". Cet enseignement ne convient pas aux étudiants dans leur souhait de comprendre l’économie réelle et d’apprendre à réfléchir, et ne peut satisfaire non plus leur besoin d’acquérir un bagage plus pratique en vue de leur insertion professionnelle future. Le sentiment de nombreux étudiants signataires de la pétition est qu’ils s’ennuient dans leurs études. Certains pensent à rejoindre les filières de gestion, d’autres restent, malgré leur insatisfaction, car il est difficile de renoncer à un investissement et de repartir à zéro.
Un certain nombre de professeurs interpellés se sont déclarés d’accord sur le constat. Si le mouvement engagé depuis quelques mois a permis cette prise de conscience d’un malaise relatif aux cours d’économie dispensés dans le supérieur, confirmé par la baisse des effectifs en faculté d’économie, un pas dans la bonne direction a déjà été réalisé. Cependant, puisque la question se pose désormais de savoir comment améliorer l’enseignement, il serait bon de repenser le contenu et le découpage des enseignements actuels. Les cours conçus plus en fonction de l’inculcation d’outils répétitifs (micro1,2,3 ;macro1,2,3) que par rapport à des questionnements (cours non problématisés) paralysent la réflexion théorique. L’absence de cours permettant d’apporter la culture institutionnelle et pratique de base (connaissance des institutions et des règles économiques, appréhension minimale de l’entreprise) est aussi à déplorer.
Une évolution nous paraît également nécessaire au niveau de ce que nous avons appelé le problème du pluralisme, constitué par le fait que 90 % des enseignements actuels représentent la théorie néoclassique. Il ne s’agit évidemment pas de substituer une théorie à une autre mais de reconnaître que plusieurs peuvent cohabiter. Lorsqu’on cherche à rendre compte des phénomènes observés, forcément complexes, il faut souvent recourir à des théories et des explications, des causalités diverses. En sciences sociales, une seule théorie ne peut prétendre tout expliquer. Chaque construction théorique éprouvée enrichit l’analyse et s’applique plus ou moins bien selon le fait à comprendre. Nous récusons l’idée qu’il existerait une théorie et une vérité uniques, incarnant la progression de la science. Les débats qui ont jalonné l’histoire de l’économie sont là pour nous le rappeler et la pratique des autres sciences sociales, où la confrontation des théories a cours, également. Il n’y a pas de raison que l’économie fasse exception, penser le contraire nous paraît même surprenant.

 
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