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Tableau 1

Les successeurs du fordisme, beaucoup de candidats, peu d’élus.

Dernière modification
23 novembre 2006
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Retranscription de notre débat avec Robert Boyer

Séance du 31/01/2004

Séance consacrée à Robert Boyer (31 janvier 2004)
Retranscription

D’abord, nous serions ravis de connaître (un peu mieux) votre parcours personnel : votre formation, vos éventuels engagements politiques, la rencontre avec le groupe des futurs régulationnistes (où, quand, comment, quelles conséquences sur vos travaux et votre trajectoire institutionnelle ?).
Quel regard portez-vous, avec le recul, sur cette aventure collective ? Dans quelle mesure (et jusqu’à quand) fut-elle vraiment collective ? (aujourd’hui, y a-t-il encore vraiment des points communs entre vous, Aglietta et Lipietz, pour n’en prendre que quelques-uns ?)
Avec le recul également, quelle influence pensez-vous (vous collectif) avoir eu sur le tournant de 83 ? Êtiez-vous par exemple consultés par le gouvernement socialiste, par les conseillers de Mitterrand ?

Concernant ma formation, je suis passé par l’École Polytechnique car je me destinais à être physicien et non pas économiste. La physique était la discipline pour laquelle j’avais le plus grand attrait puisqu’elle faisait interagir observation, conceptualisation, théorisation, formalisation et test selon un processus cumulatif. Cependant, en raison de la diminution des crédits dans le laboratoire auquel je me destinais, ce projet a avorté.
Par ailleurs, dans le cadre de mes études à l’École, j’avais suivi un cours d’économie qui m’était apparu spécialement intéressant car il semblait reproduire la même démarche qu’en physique, et ceci a décidé de ma réorientation vers l’économie. En effet, ce cours « à l’ancienne » m’a induit en erreur sur ce qu’était en réalité la recherche en économie : d’abord étaient construits et définis les concepts de base, tout particulièrement ceux de la comptabilité nationale, puis on s’interrogeait sur les méthodes pour procéder à leur mesure, on accumulait ensuite les données statistiques avant de rechercher des hypothèses susceptibles de rendre compte des régularités observées. Bref, l’économie s’inspirait plus de la physique que d’une mathématisation du social, conceptions dont j’ai eu tout loisir de me distinguer ensuite.
Pour comprendre la formation de la théorie de la régulation, il faut ensuite préciser le contexte politique de l’époque. Dans les années soixante et soixante-dix, dans leur quasi-totalité, les chercheurs étaient de gauche, les divisions (nombreuses) entre eux intervenaient entre gauche et extrême gauche. Le discours militant dominant était alors celui du marxisme orthodoxe, qui avançait la théorie du Capitalisme monopolistique d’État (CME). Cette théorie considérait notamment que les subventions de l’État aux grandes entreprises constituaient le seul soutien au capitalisme et que la paupérisation de la classe ouvrière s’était approfondie tout au long des Trente Glorieuses, prolongeant en cela la thèse héritée de Marx de sa paupérisation. Or, pour qui fréquentait les statistiques économiques, il était facile de montrer que ces thèses étaient fausses et inacceptables comme bases d’une recherche économique tant soit peu sérieuse. Il nous apparaissait ainsi nécessaire de construire une théorie alternative, qui permettrait de prendre en compte dans la théorie les changements majeurs intervenus dans les capitalismes après la seconde guerre mondiale.

Le groupe de travail qui a donné naissance à l’école de la régulation s’est au départ constitué de façon informelle. Le plus souvent en dehors des heures et lieux de travail établis, les chercheurs qui travaillaient pour la plupart dans des administrations économiques, organisaient des réunions régulières où chacun faisait part de ses analyses sur les transformations du capitalisme. L’élément catalyseur de la réflexion fut le retour de Michel Aglietta des Etats-Unis où il avait trouvé quantité de travaux et de données originaux sur le capitalisme américain, à partir desquelles il avait pu écrire sa thèse soutenue en 1974. C’est à partir d’un enrichissement de ce travail par la réflexion collective qu’a été publié en 1976 le livre fondateur « régulation et crise et capitalisme ».

Cette recherche livrait des conclusions essentielles :

* La théorie du CME était invalidée : faiblesse des subventions au capital, progression sans précédent du salaire réel et du niveau de vie depuis les années cinquante.

* Les salaires n’étaient pas déterminés par la loi d’airain de l’armée de réserve autour d’une valeur prédéterminée de la force de travail, mais par le résultat des luttes sociales permettant par exemple une indexation et l’émergence d’une couverture sociale.

* En conséquence, le schéma d’accumulation imaginé par Marx, et repris par ses successeurs, fondé essentiellement sur la plus-value absolue, devait être remplacé par une variété de régime d’accumulation dont l’un le fordisme était fondé sur la plus-value relative.

* Les crises ne résultaient donc pas nécessairement d’une tendance inéluctable à la chute des profits et ne se manifestaient pas toujours, comme dans les années trente, par une dépression et une déflation mais elles pouvaient, au contraire, prendre la forme d’une accélération de l’inflation.

En 1976, La Direction de la Prévision mettait fin au groupe de recherche macroéconomique qui avait élaboré le modèle STAR. Son grand tort était d’avoir mis au premier plan les enchaînements macroéconomiques associés à l’accumulation dans une optique plus kaléckienne et marxiste que keynésienne. L’intégration au Cepremap a permis de constituer une équipe composée entre autres de Jean-Pascal Benassy, Alain Lipietz, José Munoz, Carlos Ominami, dont le projet était de tester, pour la France, la validité des hypothèses avancées par Michel Aglietta pour les Etats-Unis. Il s’est avéré que la thèse d’un régime d’accumulation fordiste s’appliquait aussi pour la France. Ainsi pouvait-on expliquer la croissance des trente glorieuses (rapidité et stabilité de la croissance, permanence de l’inflation, crise de type stagflationniste) par la spécificité du régime d’accumulation fordiste. Cependant, comme les comparaisons internationales ultérieures devaient le montrer, les Etats-Unis et la France étaient les deux seuls pays pour lesquels cette thèse s’appliquait parfaitement.

Remarque importante : l’hypothèse du mode de régulation monopoliste comme support du régime fordiste intervient après que ce dernier soit entré en crise car c’était une invitation à réexaminer les ressorts de la croissance des trente glorieuses. Il est donc ironique que beaucoup de critiques de la théorie de la régulation lui aient reproché de faire une analyse d’un capitalisme éternel et sans crise. Cette ignorance de la réalité des recherches régulationnistes se prolonge jusqu’à la période actuelle.

De même, les relations de l’École de la Régulation avec le politique, et plus spécialement la politique économique, ne sont pas clairement perçues par les critiques qui assimilent échec de la gauche au pouvoir à promouvoir une sortie vers le haut de la crise du fordisme et faillite de la théorie de la régulation. Tout d’abord, sur le plan des idées, la théorie coïncidait avec le positionnement idéologique du Parti Socialiste (PS), en lui permettant d’abandonner la référence au CME et d’insister sur l’importance de la distribution et redistribution du partage du revenu. En un sens, nombre de responsables du Parti Socialiste reprirent à leur compte l’analyse de la crise du fordisme. Mais une fois au gouvernement, ils se gardèrent d’en tirer les conséquences : une politique de relance par la dépense publique et le salaire minimum buterait sur l’épuisement des ressorts de la productivité et l’extraversion croissante de l’économie française. Les économistes régulationnistes furent les premiers à souligner que la relance de 1981-1982 déboucherait sur l’échec et la nécessité du plan de stabilisation. Ce pronostic est pleinement confirmé avec le retournement de 1983 sur lequel la gauche ne s’est jamais véritablement expliquée quant à sa signification politique. Comment expliquer cette schizophrénie ? Tout simplement par l’incommensurabilité du politique qui est accumulation de pouvoir et de l’économique qui est accumulation de richesse comme ne cesse de le souligner Bruno Théret. En effet, la relance de 1981-1982 a été menée dans un objectif politique, en vue de consolider l’alliance avec le PC et de tenir les engagements électoraux. C’est alors que les régulationnistes ont pu mesurer la difficulté de faire passer leurs idées et combien les logiques politiques peuvent s’avérer contraignantes, voire contradictoires avec les objectifs de la recherche, bien différents de l’éthique de la conviction ou de la recherche du compromis politique.

En termes intellectuels, le bilan de la théorie de la régulation (TR) est loin d’être négligeable, y compris en termes de pronostic : rupture de la croissance de la fin des années soixante, longueur de la période nécessaire à la transformation des formes institutionnelles, mouvement de désindustrialisation des économies développées, contradiction des programmes conservateurs, difficultés de renégociation des compromis institutionnalisés qui étaient à l’origine de la croissance de l’après-guerre.

Que reste-t-il de l’unité de cette école, maintenant que le groupe informel n’existe plus ? Les chemins ont divergé, en fonction de la voie considérée comme la plus efficace par chacun pour tenter de surmonter le dilemme apparu entre recherche en économie et stratégie politique.

* Pour sa part, Michel Aglietta a considéré que le moyen le plus efficace d’influencer la politique économique était de nouer un dialogue critique avec les autres approches théoriques afin de faire ressortir la pertinence d’une approche structurelle puis systémique, par exemple des crises financières.
* De son côté, Alain Lipietz a dressé le constat que la position de conseiller économique ne permettait pas de réellement faire entendre ses idées, encore moins de les mettre en pratique. Il a donc choisi l’engagement direct en politique en devenant porte-parole des Verts et plus généralement l’instigateur de leur programme économique, quittant ainsi la recherche académique.
* Quant à moi, j’ai choisi de me consacrer à l’approfondissement de la TR, sans chercher à influencer les acteurs politiques. En effet, j’ai fait l’expérience du fait que le modeste savoir de l’économiste était systématiquement utilisé, détourné ou totalement ignoré selon les impératifs du champ politique. Pour autant cela ne signifie pas la fin de ce programme de recherche puisqu’il consiste à tenter de construire une théorie de l’évolution du capitalisme et analyser les différences de trajectoires entre pays en fonction des transformations de leurs compromis sociaux. Cette approche, d’abord d’histoire longue ensuite de comparaisons internationales systématiques, constitue une étape dans la construction de cet objet non identifié des théories économiques standards : le capitalisme.

Mais malgré cette diversité des voies empruntées, l’unité théorique reste plus forte qu’il n’y paraît. D’abord, les régulationnistes se démarquent clairement de la plupart des autres programmes de recherche : néoclassiques standards, nouveaux classiques, keynésiens, sraffiens, néo-schumpétériens. Approche dynamique, prise en compte de l’histoire, imbrication de l’économie dans le politique, démarche plus positive que normative constituent autant de traits distinctifs. Ensuite et surtout, une division du travail de recherche beaucoup plus poussée que par le passé, donne une impression d’une dispersion et d’un éclatement, impression qui n’est pas toujours fondée car c’est la multiplication d’études empiriques et de nouveaux champs qui n’a cessé de faire progresser la TR. Enfin, l’extrême spécialisation de la recherche qui rend difficile, voire impossible, ce qu’au début des années soixante-dix cherchaient à faire les régulationnistes, à savoir réconcilier les analyses de trois milieux : syndical, politique, scientifique. À l’époque, Hugues Bertrand par exemple pouvait d’abord élaborer des modèles formalisant les intuitions de Marx, puis décider de travailler pour la CFDT pendant plusieurs années, avant de revenir à un autre domaine de la recherche. Finalement, l’association Recherche et Régulation fondée en 1994 s’est précisément fixée pour but de maintenir le lien entre les chercheurs qui se réclament de (ou s’intéressent à) ce programme de recherches. L’éclatement de la TR est donc moindre que ne l’affirment beaucoup de critiques.

Un point important pour conclure sur l’origine de la TR. Elle a résulté d’un groupe de réflexion non institutionnel, à une époque où n’existait aucune course à la publication dans les revues internationales, où il était facile, même pour un économiste de gauche, de trouver un emploi intéressant et correctement payé. Aujourd’hui, la logique de la recherche impose une course à la publication et un parcours du combattant pour obtenir un poste, ce qui ne facilite pas la réflexion longue et le partage libre des connaissances, comme ont eu la chance de le faire les fondateurs de la TR.

Tableau 1
Les successeurs du fordisme, beaucoup de candidats, peu d’élus.

2) La crise du fordisme : en 2004, 30 ans après le choc pétrolier, où en est-on ? Y a-t-il (enfin !) un nouveau mode de régulation à l’horizon ? Pourquoi met-il tant de temps à se dessiner ?

Il est plusieurs niveaux de réponse à cette interrogation. Pour les plus critiques à l’égard de la TR elle est simple : ce serait une simple description sans capacité analytique, encore moins prédictive. C’est ignorer la capacité générative des concepts de la théorie et la myriade des recherches qui ont exploré divers scénarios de recomposition du régime d’accumulation fordiste (tableau 1). Pourtant, à ce jour, aucun de ces régimes, qu’il s’agisse du toyotisme, de l’extension et de l’approfondissement de la concurrence, ou encore de la globalisation financière, n’a livré de successeur au fordisme.

Une première raison tient au fait que ce régime était finalement simple et d’une lecture aisée. Partant d’une lecture de Marx et d’une correction de ses erreurs concernant la formalisation des régimes d’accumulation, il était relativement simple d’analyser l’impact d’une indexation des salaires réels sur la productivité quant à la synchronisation de la production et consommation de masse. Les acteurs eux-mêmes pouvaient observer les institutions fordiennes mises en place après la seconde guerre mondiale : elles avaient pour objectifs de reconstruire l’appareil productif et le marché intérieur, sur la base d’un compromis national qui assurait en l’homogénéisation (et l’élévation) de la condition des salariés. À cette époque, la politique économique était perçue comme un art simple, fondé sur la succession de relances et de freinages de l’économie par la combinaison des outils budgétaire et monétaire. Fréquemment, les hommes politiques s’en attribuaient les mérites, alors que la réussite tenait, pour l’essentiel, aux compromis salariaux qui étaient au cœur du fordisme. À ce propos, la grande erreur des keynésiens a été de confondre la politique contra-cyclique avec ce compromis social, comme en témoigne l’échec de la relance de 1982. La cure de désintoxication a été longue et douloureuse pour les gouvernements de gauche.

Si les raisons de l’entrée en crise du fordisme sont restées si longtemps méconnues, on conçoit sans peine qu’il ait été difficile de mener des stratégies alternatives, ou plus simplement encore de décrypter des régimes de croissance en voie d’émergence. Dans le cas de la France, la qualité et la régularité des évolutions macroéconomiques ont longtemps dissimulé la nécessité d’une réforme des compromis institutionnalisés. C’est dans ce contexte que les hommes politiques se sont tournés vers les programmes conservateurs mis en œuvre en Angleterre et aux Etats-Unis (Margaret Thatcher devient Premier Ministre le 5 mai 1979, et Ronald Reagan est élu le 4 novembre 1980 – NDLR). Avec l’internationalisation de la recherche économique, les responsables politiques ont eu tendance à se tourner vers ces deux pays pour trouver des solutions et des pistes pour les réformes, se détournant ainsi des travaux académiques plus proches de la sensibilité politique de leur base électorale…qu’ils vont progressivement perdre. Du côté des intellectuels et des chercheurs, beaucoup sont passés de la gauche à la droite et ont abandonné toute recherche de nouvelles utopies. Au point qu’à la fin des années quatre-vingt-dix, ce sont les intellectuels du Medef qui sont apparus comme les penseurs des réformes proposées aux gouvernements, d’autant plus qu’ils s’affichaient de droite. Enfin, la concentration croissante de la production économique académique aux Etats-Unis n’aide pas les pays européens à sortir de l’impasse : leurs gouvernements rêvent de préserver le modèle social du vieux continent tout en proposant des mesures qui vont dans le sens d’une flexibilisation de l’emploi et du salaire, typiques d’un capitalisme de marché. On ne voit pas, et heureusement, pointer une troisième guerre mondiale qui, comme les deux premières permettrait de re-synchroniser l’ensemble des compromis sociaux…mais la contrepartie n’est autre qu’une quasi-stagnation et un chômage de masse.

Pas de troisième guerre mondiale, alors…où en est-on ? L’avenir réside-t-il dans la nouvelle économie… ?

Le discours sur la nouvelle économie a entretenu beaucoup d’illusions. Il apparaît d’abord que l’accumulation de la connaissance a commencé de très longue date, dès l’émergence du capitalisme commercial, industriel puis financier. L’informatisation de la gestion des firmes a, pour sa part, commencé dès l’après seconde guerre mondiale. Au cours des deux dernières décennies, la gestion de l’information est passée d’un système centralisé et hiérarchique à un système décentralisé et redondant, sur le modèle du réseau Internet. Cela change beaucoup les activités liées à l’information et à la connaissance (on peut ainsi rédiger très vite un mémoire en récupérant des articles sur le Net) mais l’essentiel des activités économiques n’a pour autant pas enregistré un doublement du taux de rendement du capital, comme le supposèrent les tenants de la valeur actionnariale.

Dans le discours sur la nouvelle économie, l’erreur monumentale a été de croire que les marchés financiers sont fondamentalement efficients et donc que l’emballement des cours boursiers ne désignait pas une bulle spéculative mais contribuait à la construction des secteurs d’avenir et à la résorption des activités obsolètes. Cela laissait croire que l’informatique représentait l’avenir de la société. Mais il y a cinquante ans que les processus industriels sont automatisés grâce à l’informatique et vingt ans que le grand commerce s’est réorganisé pour optimiser la gestion des stocks et donc de ses résultats financiers ! Ce n’est donc pas dans le secteur marchand que les NTIC vont apporter un changement important. En revanche, d’importantes évolutions sont à attendre dans les administrations publiques qui, fondamentalement traitent de l’information et jusqu’à présent n’ont pas mis à profit le potentiel offert par les TIC.

Enfin, ces dernières ne font que favoriser l’émergence d’une économie de la connaissance (éducation, formation, loisirs) qui n’est elle-même qu’une des composantes d’un modèle anthropogénétique, c’est-à-dire de production de l’homme par l’homme. En effet, aux Etats-Unis, les dépenses qui augmentent le plus concernent l’éducation, la santé, les loisirs. Par exemple, les dépenses de santé passent de moins de 4 % dans les années trente à près de 14 % du PIB dans les années 2000. Par contraste, les dépenses de biens durables dont les ordinateurs ne représentent depuis ¾ de siècle qu’une proportion sensiblement constante qui devient inférieure à celle des dépenses de santé à partir des années quatre-vingt-dix. On aura reconnu l’équivalent d’un effet Baumol (selon lequel certains services exigeants en main-d’œuvre deviennent relativement plus coûteux au fur et à mesure que l’économie se développe alors que les prix des produits manufacturiers sont à la baisse – NDLR), puisque les activités de production de l’homme par l’homme enregistrent de fortes limites en matière de développement de la productivité, par contraste avec les activités industrielles typiques. Ainsi, derrière la nouvelle économie se profile en fait, un modèle anthropogénétique que les acteurs ont du mal à percevoir car prévaut une approche comptable en termes de coûts sociaux et non pas de contribution au bien-être. On peut lire à ce propos l’ouvrage paru en 2001 aux éditions Albin Michel : « La croissance, début de siècle. De l’octet au gène ».

Au demeurant les modalités institutionnelles de réalisation de ce modèle ne sont pas claires ; l’alternative entre une marchandisation totale ou une mutualisation dépendra de la capacité des groupes sociaux à défendre un financement sur fonds publics et à ne pas céder à la croyance en l’efficacité absolue du marché, alors que pour la production des biens publics on connaît de longue date les limites de ce mécanisme. L’un des attraits de ce modèle est de pouvoir constituer un modèle universel de développement, avec comme principe fondateur l’accès aux biens premiers que sont l’école, la connaissance, la santé, comme le propose Amartya Sen. C’est un modèle de développement très différent du modèle dominant aujourd’hui, qui est fondé sur l’extension du libre-échange.

3) Deux précisions, sur la théorie de la régulation et son appréciation de certaines évolutions contemporaines :
- pouvez-vous préciser le rôle de l’État, dans la perspective régulationniste ? en particulier, quel rôle l’État-nation (cadre de la régulation fordiste) sera-t-il amené à jouer, à l’avenir, alors qu’il est aujourd’hui très malmené ?
- dans quelle mesure l’infrastructure technologique vous semble-t-elle déterminante, dans l’histoire économique ? en particulier, le développement aujourd’hui des nouvelles technologies vous semble-t-il porteur de gratuité et d’une subversion de la logique marchande traditionnelle ? (bref, quel regard portez-vous sur les théories du capitalisme cognitif ?)

Sur la question du rôle de l’État, beaucoup d’analystes ont confondu État et formes de l’État, tirant de la crise de l’État fordiste et keynésien l’idée d’une inefficacité en tout temps et en tout lieu de l’État. En réalité, l’État est toujours très présent. Il est significatif que les pays qui sont aujourd’hui puissants sur le plan économique (les Etats-Unis, le Japon, l’Europe) ou qui montent en puissance (la Chine, la Corée, Taïwan l’Inde et le Brésil (avec Lula)) ont bâti, et/ou continuent à bâtir, leur prospérité sur de puissantes interventions publiques. Les Etats-Unis contemporains en constituent la plus belle illustration : Georges W. Bush subventionne les compagnies aériennes, protège la sidérurgie et l’agriculture, aide les compagnies d’assurance et accepte le creusement des déficits public et extérieur, pour mieux relancer la dynamique économique. Le keynésianisme comme pratique, mais pas comme idéologie, n’est pas mort pour celles des économies qui ont les moyens de décider de façon autonome leur politique. Le problème de la France est que ses élites interprètent comme un dépérissement général de l’État sa perte d’efficacité et l’incapacité à le réformer. Alors que dans beaucoup d’autres pays, y compris en Europe bien sûr, comme au Danemark, en Suède, aux Pays-Bas, l’État joue un rôle déterminant dans la redistribution du revenu, la couverture sociale et le droit du travail, et plus généralement dans la renégociation des compromis institutionnalisés. Finalement, on peut dire que l’État est plus présent que jamais…à l’époque même d’un libéralisme encore triomphant.

Sur le problème de la technologie, il faut se reporter aux tout premiers travaux, par exemple ceux menés par l’équipe du CEPEREMAP dans un rapport au CORDES intitulé « Approches de l’inflation : l’exemple français » 1, et qui revisitaient plus de deux siècles d’histoire économique. En ressortait une invalidation de l’hypothèse de déterminisme technologique : les grandes mutations du procès de travail étaient le résultat de conflits majeurs, de crises industrielles ou encore de changements politiques. Donc l’innovation technique et organisationnelle est largement endogène par rapport à la dynamique des rapports sociaux. Ce résultat est largement établi par les travaux de sociologie du travail (ouvrage de Michel Freyssenet notamment) qui montrent que le taylorisme n’est pas une fatalité dans une société du travail mais le résultat de stratégies. Autrement dit, la technologie est fille des compromis institutionnalisés aboutissant, soit du rapport capital-travail (pour l’organisation du travail), soit des rapports de concurrence (pour les brevets). Bien sûr, une fois qu’une innovation est faite par une firme et dans un pays, elle se propage ensuite par le jeu de la concurrence à l’échelle nationale et internationale, mais elle ne conditionne jamais complètement les solutions adoptées.

On peut illustrer cette thèse par un exemple, en partant d’un titre issu de l’hebdomadaire The Economist : « l’Internet va faire advenir le marché parfait », par exemple parce qu’il permettra un mécanisme d’enchère en temps réel et surtout réduira les asymétries d’information. Or, si l’on étudie l’usage d’Internet aujourd’hui chez deux grandes firmes automobiles, Toyota et Ford, on constate qu’elles utilisent l’outil Internet dans des sens très différents, correspondant à des stratégies de profit contrastées (cf. Robert Boyer, Michel Freyssenet, 2000 « Les systèmes productifs », Repères, La découverte, Paris).

* Toyota s’en sert pour faire le co-développement de ses nouveaux modèles en un temps deux fois plus faible que les constructeurs américains, grâce au développement simultané de la conception via l’Internet. Les gains correspondants sont partagés en fonction d’une règle négociée sur une période pluriannuelle.

* Ford utilise, lui, l’Internet pour extraire tout le surplus de ses sous-traitants de premier rang, exacerbant la concurrence entre eux, puisque Internet lui permet de comparer en permanence les prix proposés par chacun.
Autrement dit, Toyota l’utilise pour optimiser le temps de création de ses produits alors que Ford cherche à maximiser la rente qu’il extrait de ses sous-traitants, pour réduire au mieux les coûts de production.

À partir de la même technologie, on aboutit ainsi à deux modèles productifs très différents, qui reposent chacun sur un principe d’efficacité différent. Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, ce n’est pas le modèle productif reposant sur l’optimisation du surplus (celui de Ford) qui s’avère le plus performant. Actuellement, Toyota réussit une meilleure combinaison du nouvel outil technologique que constitue l’Internet avec les rapports sociaux existants, c’est-à-dire un compromis salarial en vertu duquel on ne licencie pas les salariés, et le rapport de sous-traitance bâti sur le principe du donnant-donnant. En conclusion, il apparaît clairement que la technologie est relativement neutre par rapport aux choix sociaux. Les travaux de Pascal Petit depuis trente ans sont très éclairants à ce sujet : l’hypothèse d’exogénéité de la technique, si commode pour la théorie néoclassique, n’est pas fondée et obscurcit les degrés de liberté ouverts aux choix organisationnels et de société.

Ainsi, les nouvelles technologies ne conduisent pas par elle-même à la gratuité et à la subversion de la logique marchande : encore faut-il que des acteurs s’en emparent pour faire prévaloir un tel modèle. Dès lors, c’est un discours en fait idéologique, qui présente comme inévitables les contraintes technologiques. Plusieurs solutions sont souvent envisageables face à la même pression concurrentielle.

Questions libres de la salle

Dans l’explication de la croissance fordienne des Trente Glorieuses et de son mode de régulation, le caractère autocentré de cette croissance occupe une place importante. Aujourd’hui, face au discours mettant en avant les contraintes qui pèsent sur les États en raison de l’ouverture internationale, comment vous positionnez-vous ?

R. Boyer : Contrairement à ce qu’enseigne le cours de commerce international y compris Krugman (1979 et après), les relations internationales ne se réduisent pas à des relations marchandes puisqu’elles font intervenir de façon cruciale des négociations d’État à État. Il existe une gamme de choix politiques très large : on peut taxer de façon différenciée les produits et les services, moduler la politique d’immigration, établir des règles régissant l’investissement direct et de portefeuille. Presque toutes les composantes de l’insertion internationale d’un pays sont l’objet d’arbitrages politiques. Tout, ou presque, est politique.

Le terme de globalisation est à cet égard trompeur puisque, trop souvent, les analystes acceptent d’en étudier l’impact, sans s’être donné la peine de le définir. Or j’ai comptabilisé une trentaine de définitions différentes du terme dans différents articles scientifiques. (cf. L’Année de la Régulation n° 3, 1999, « le Politique à l’ère de la mondialisation et de la finance » et « Mondialisation : mythes et réalités » dans La mondialisation, Serge Cordelier (dir.), 2002 (seconde édition)

Après examen, il ressort que la définition la plus pertinente est la suivante : la globalisation est le discours à travers lequel les groupes sociaux et économiques qui gagnent à la mondialisation tentent d’obtenir auprès des gouvernements une redéfinition à leur profit du droit, de la fiscalité, bref des arrangements institutionnels domestiques. Ainsi, quand les cadres supérieurs français déclarent qu’ils s’établiront aux Etats-Unis si on ne leur concède pas un régime fiscal favorable aux stock-options, c’est essentiellement un discours destiné à faire pression sur le gouvernement national. En fait, ils veulent rester vivre en France tout en bénéficiant des avantages fiscaux de leurs homologues américains. Pour filer une métaphore footbalistique, la globalisation se joue à la maison…tout autant que lors des grandes conférences internationales dont nombre se soldent par des échecs.

On peut prendre un second exemple, celui de la politique menée par Clinton. Lors de son premier mandat, le président des Etats-Unis cherche à ouvrir l’espace international aux multinationales américaines et promouvoir une finance globalisée, quitte à ce qu’elle favorise et propage de graves crises financières. Après Seattle, Clinton, qui pense à sa réélection et se trouve confronté à différents problèmes sociaux domestiques, mène une politique de sens opposé. Il n’y a strictement aucun déterminisme ou contrainte à la globalisation. Pour s’en convaincre, il est important de revenir à la genèse du terme, car cela permet d’en voir aussi les limites. Le mot globalisation est proposé par un expert en management, Lewitt, qui publie dans l’Harvard Business Review en 1983 un article dans lequel il désigne ainsi le fait pour une entreprise de pouvoir vendre le même produit partout dans le monde. Donc le terme représente une stratégie d’ouverture des économies à l’initiative des multinationales. Il ne s’agit donc pas de l’expression d’une contrainte technologique mais bien d’un choix politique.

Dernier point : la globalisation a-t-elle apporté la synchronisation des conjonctures macroéconomiques, comme l’avancent les économistes et financiers qui pensent que désormais l’accumulation opère à l’échelle mondiale ? Absolument pas. Elle a au contraire conduit, dans les années quatre-vingt-dix, à la coexistence de trajectoires extrêmement contrastées dans les trois pôles de la Triade. Plus encore, loin de conduire à la généralisation d’un capitalisme de marché financier, l’approfondissement des relations internationales a suscité un raffermissement des compromis institutionnalisés nationaux. Si on laisse la libre circulation des marchandises, des capitaux, sans intervenir directement sur les législations domestiques, la globalisation, dans ce sens-là, approfondit les différences entre modes de régulation, car elle manifeste leur avantage comparatif.

Si par contre, la première puissance mondiale entend que le droit commercial, le droit du travail, le droit des brevets, de la propriété intellectuelle, de la concurrence, etc. soient les mêmes dans tous les pays, alors la résilience des architectures institutionnelles nationales est fortement compromise car à ce jeu les Etats-Unis triomphent et toutes les autres formes de capitalismes, fondées sur d’autres modes de régulation, se trouvent déstabilisées. C’est donc moins l’échange international qu’il faut craindre que la normalisation des institutions économiques.

En résumé, le discours sur la globalisation présente comme déterministe et déjà là ce qui est un projet politique en devenir et qui ne sera sans doute jamais atteint. Beau paradoxe.

Depuis vingt ans, on peut faire le constat d’un basculement total sur le plan politique et théorique. À la fac, Keynes n’est presque plus enseigné. On ne vous a connu que grâce aux cours de lycée, ou de classe prépa ou encore par les rares cours dissidents à la fac. Or, aujourd’hui, on manque de parole publique. On a Fitoussi, mais vous êtes absent du débat politique. Avez-vous le droit moralement de ne pas vous impliquer sur des recommandations ou des critiques politiques ? Alors que des réformes dures se préparent. Même Philippe Herzog, ancien communiste, dont je vais rapporter le texte, a écrit que « l’unification du marché unique européen était justifiée en terme d’efficacité économique et de cohésion sociale. »

R. Boyer : Concernant cette phrase de Philippe Herzog, il faut se souvenir qu’il est membre du Parlement Européen et que c’est dans le cadre politique qu’il a, sans doute, dû accepter ce type de rédaction, résultat de compromis avec d’autres partis politiques, pour tenter de faire passer un texte favorisant le maintien de services publics à l’échelle européenne. Il faut voir aussi que pour les Européens, la construction du marché unique est le seul axe directeur qui ressort de près d’un demi-siècle d’intégration économique. Avec l’espoir pour les uns, que le processus s’arrête à la sphère strictement économique, et pour les autres, que surgiront de telles contradictions que, nolens volens, les responsables seront contraints d’aborder la question de la construction politique de l’Europe. Ce texte témoigne de l’écart entre analyse économique et prise de position politique. On peut concevoir que certains régulationnistes répugnent à entrer en politique.

Plus sérieusement, cette citation de Philippe Herzog, pose une question beaucoup plus délicate : dispose-t-on d’une théorie pour défendre la notion de service public à la française, susceptible de bloquer l’application du principe de mise en concurrence généralisé, y compris des services publics ? La table ronde qui clôturait la conférence du Centre de recherche en économie de Saint-Gobain, en octobre 2003, suggère que non. En conséquence, le bulldozer libéral risque d’imposer sa loi, en particulier parce que l’économiste hétérodoxe n’a pas d’arguments intellectuels forts pour le défendre. C’est sans doute au juriste qu’il revient de donner les arguments intellectuels pour justifier le service public… et au politique et au citoyen de défendre ce principe.

Mais on a du mal en droit à définir la notion de service public ; c’est une notion éminemment politique et pas purement juridique.

R. Boyer : Croyez-vous que le marché unique soit une construction purement économique ? Certainement pas lorsqu’on parcourt l’histoire de l’intégration européenne. Et pourtant, les économistes se prévalent des deux théorèmes de l’économie du bien-être, ou plus simplement de la main invisible d’Adam Smith pour défendre le principe de la concurrence. La difficulté avec la notion de service public est qu’elle repose, quasi exclusivement sur une construction juridique à partir de la jurisprudence. L’économiste est pieds et poings liés puisqu’il se définit comme le théoricien de l’échange des biens, c’est-à-dire d’une économie pure, dans laquelle l’État n’a pas de place. Il peut certes développer des modèles de choix des biens publics, mais ils n’ont jamais la pureté des modèles de concurrence portant sur les biens typiques. Quant à l’intermédiation politique, elle montre ses limites face à une différenciation et une individualisation croissantes des revenus, des richesses et des attentes. En conséquence, la sphère des biens publics tend à se contracter alors même que s’accroissent les externalités et qu’apparaît la nécessité de biens publics globaux.

Qu’avez-vous à dire sur le chômage ? Comment contredire le consensus sur la flexibilisation nécessaire du marché du travail ?

R. Boyer : Concernant le chômage, il faut souligner que le plein-emploi durable n’a jamais existé. Après la seconde guerre mondiale, on observe d’abord un suremploi (allongement de la durée du travail, mobilisation des femmes, appel à l’immigration), puis quand le fordisme bascule dans la crise, c’est un sous-emploi durable que l’on observe. Le marché du travail n’en est pas un : il n’est en rien l’équivalent du marché des produits. À un niveau plus théorique, il n’y a aucune raison pour que les tendances de la population active et de l’emploi coïncident en permanence. C’était le miracle du fordisme d’avoir fait buter l’économie française sur la contrainte de main-d’œuvre.

Ainsi l’explication générale régulationniste est simple : le cours du chômage résulte d’abord de l’entrée en crise du régime fordiste et de la forte croissance qu’il a engendrée, ensuite et surtout de l’absence de cohérence du régime d’accumulation qui lui succède. Dans ces conditions, un retour au dynamisme de l’emploi suppose l’émergence d’un régime d’accumulation susceptible de générer une forte croissance. Les années 1980 ont montré que le modèle implicite aux stratégies néolibérales était fondé sur la restauration des profits comme préalable à la relance de l’investissement. Or, il n’a pas fonctionné, pas plus d’ailleurs qu’un modèle tiré par les exportations. Et pourtant, le chancelier Schröder se laisse aujourd’hui entraîner dans cette stratégie, dix ans après l’émergence de cette stratégie et croyance : cela ne va pas manquer de détériorer, à court moyen terme, l’activité et aggraver les inégalités. Tel le phœnix le théorème de Schmidt (les profits d’aujourd’hui font l’investissement de demain et l’emploi d’après demain) renaît de ses cendres, alors même que les doutes se sont multipliés concernant sa pertinence.

Par contraste, dans les années 1980, l’idée des régulationnistes était de lancer un plan Marshall pour la formation et de promouvoir une nouvelle forme de rapport salarial. Mais ces solutions ont été bloquées par la croyance en l’efficacité du processus de sélection de type hayekien, à l’issue duquel le système économique ne manquerait pas trouver son propre équilibre. Cette idée fut proposée à qui de droit, lors des années 1986-1989 : négocier avec les partenaires sociaux un nouveau principe de partage des gains de productivité entre salaires, réduction du temps de travail et formation. Or le Premier Ministre de l’époque, pourtant conseillé par l’un des tout premiers régulationnistes, ne vit pas la nécessité de se mettre à dos FO et la CGT, et peut-être le patronat, alors que les apparences suggéraient que l’économie était sortie de la crise du fordisme. Pour les régulationnistes, il s’agissait simplement d’une embellie conjoncturelle qui ne manquerait pas de déboucher sur les mêmes problèmes structurels. C’est un nouvel exemple des difficiles relations entre analyse par des économistes et décision dans la sphère politique.

Mais alors, que peuvent revendiquer les salariés ? Trois choses : une juste rémunération, l’autonomie dans l’organisation du travail, et la satisfaction de besoins sociaux (sécurité, éducation, santé, formation). La conciliation de ces objectifs est délicate dans une économie capitaliste marquée par l’innovation et le changement permanent.

En effet, ce mode de production se caractérise par le bouleversement permanent du procès de travail. Les salariés ne peuvent donc pas défendre la totalité de l’héritage de la relation salariale fordienne. En revanche, ils peuvent réclamer la sécurité de l’emploi et le fait d’avoir droit au chapitre dans la détermination des choix stratégiques au niveau de l’entreprise comme de la nation. Dans un effort, tant d’analyse que de prospective, Michel Freyssenet a d’ailleurs écrit que la révolution du prochain siècle (le XXIIème) passera par la réappropriation de l’intelligence du travail, à la lumière de l’expérience de l’usine Volvo d’Uddevalla. Un compromis possible serait d’accepter l’instabilité du marché du travail mais d’obtenir en contrepartie l’extension des droits sociaux. Mais il n’est pas possible de bloquer tous les facteurs d’ajustement propre à la relation d’emploi à la fois. D’où un dilemme :
soit l’entreprise ne réagit pas face à une rigidité complète de l’emploi et se créent les conditions d’une crise de profitabilité. [ Les profits sont trop faibles, et donc l’investissement est ralenti, ce qui pénalise la production et l’emploi. – NDLR]
soit l’entreprise réagit trop vite, si le cadre institutionnel autorise une flexibilité totale de l’emploi en l’absence de droits sociaux et une crise keynésienne peut alors émerger. [C’est le cas inverse du précédent : les salaires étant trop faibles, la demande s’effondre, entraînant licenciements et chômage, sur le modèle de ce qui s’était passée au cours des années 1930 – NDLR]

Vous avez une vision de la politique très pessimiste. Vous dîtes que ce ne sont que des compromis et qu’on n’en peut rien faire.

R. Boyer : Vous m’avez mal compris. En la matière, je suis un disciple de Bruno Théret (Régimes économiques de l’ordre politique, PUF, Paris, 1992) qui avance une double hypothèse. Au niveau théorique, sphère politique et sphère économique sont totalement distinctes : accumulation de pouvoir dans la première, accumulation de richesse dans la seconde. En pratique cependant, gouvernements et États ont besoin de ressources prélevées sur l’activité économique pour poursuivre leurs objectifs et réciproquement, les entreprises ont besoin d’un ordre monétaire et juridique qui rende possible l’accumulation. Or l’histoire montre l’existence de régimes originaux combinant activité économique, fiscalité et dépenses publiques (Figure 1).
Néanmoins, l’économiste du haut de sa théorie n’a pas à déclarer irrationnelles les politiques des gouvernements sous prétexte qu’elles ne se plient pas aux canons de la théorie économique. Réciproquement, le politique peut difficilement intervenir directement dans le processus d’accumulation, sauf période exceptionnelle de crises financières, de conflits sociaux ouverts ou encore de guerres. En tout état de cause, il ne faut pas confondre les genres…ce que font trop souvent les économistes néoclassiques et keynésiens. Cela n’interdit à personne, y compris aux chercheurs régulationnistes, de s’adresser aux citoyens, aux syndicalistes, et pas seulement au gouvernement.

Vivre, c’est se battre et Bourdieu savait se battre. Les jeunes ont besoin que vous interveniez dans le débat politique. Vous écrivez des choses très bien, mais vous ne permettez pas aux gens de s’en servir dans les luttes. Bourdieu aussi se trouvait seul. Pourtant, il ne renonçait pas. Pourquoi ne vous engagez-vous pas plus ?

R. Boyer : Si par un coup de baguette magique les journées avaient 48 heures, et que mon espérance de vie soit doublée, j’aurais alors le projet, avec quelques collègues, de fonder un club politique afin de ressourcer la gauche qui manque cruellement d’analyse, de propositions et d’engagement des jeunes générations. En tout état de cause, ce n’est pas dans la maîtrise des médias et les relations avec le politique que se situe mon avantage comparatif. Dès lors, il n’est pas si absurde que je passe la partie de mes journées qui n’est pas absorbée par de lourdes tâches administratives et institutionnelles à essayer de comprendre le capitalisme car nous ne sommes pas si nombreux à avoir la possibilité de le faire.

Pourquoi n’êtes-vous pas plus intervenu dans le débat sur l’enseignement de l’économie ?

R. Boyer : Je n’enseigne ni dans le premier ni dans le second cycle des Universités et je ne saurais me prévaloir de l’expérience acquise en dirigeant des travaux de thèse à l’EHESS pour me déclarer expert dans l’enseignement de l’économie. Je manquerais cruellement de légitimité. Le fait que les contestataires soient issus pour partie des ENS a eu un impact beaucoup plus important que vous n’imaginez. En tout état de cause, leur intervention a été plus efficace que tout ce que j’aurais pu dire !

Pouvez-vous moralement rester silencieux sur le plan politique (Insistance de la salle) ?

R. Boyer : Je suis flatté mais surpris que vous pensiez me voir jouer un tel rôle. Croyez bien qu’il est spécialement difficile d’envisager de prendre la succession de Pierre Bourdieu. Par ailleurs, permettez-moi de vous rappeler que la morale est une affaire de choix personnel. Je fais au mieux de ce que je crois et de ce que je peux. Lorsque par exemple, j’ai été contacté pour rédiger un chapitre pour l’édition de 2003 du Nouveau Manuel des SES des éditions La Découverte, dirigé par Pascal Combemale et Jean-Paul Piriou, j’ai cessé toute activité de recherche pour le rédiger car je pensais effectivement que c’était important à une époque où il est envisagé de supprimer toute référence à une approche ouverte, critique et pluridisciplinaire au profit de l’enseignement de la théorie néoclassique canonique. C’est une modeste contribution : vous pouvez juger que c’est peu et pas assez…mais vous me prêtez des munitions que je n’ai pas.

La séance se conclut sur l’acceptation d’une intervention (pour assurer un cours) en magistère à Paris I, proposition qui avait été faite aux étudiants par la responsable du magistère lors de la fronde de ces derniers. Également par un éventuel projet de livre publié dans une collection de type « Raisons d’agir », dont le thème et le contenu restent à définir : histoire et avenir du capitalisme ? Petit manuel d’introduction à une analyse régulationniste ? Quels autres thèmes encore ?

 
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