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Libération

L’humilité en économie

André Orléan, directeur de recherche au CNRS
Libération, lundi 5 février 2001

L’économie est-elle une science ? Existe-t-il des lois en économie comme il en existe en physique ? Ces questions qui divisent les économistes comme les épistémologues ont d’importantes implications tant pour l’enseignement de cette discipline que pour la place des économistes dans la cité. Par exemple, est-il légitime d’affirmer : "Une augmentation du salaire minimum conduit nécessairement à une diminution de l’emploi chez les travailleurs les moins qualifiés" ?

A ces trois questions, il faut répondre non. La "loi du salaire minimum" est un exemple particulièrement intéressant, non seulement parce qu’elle s’est trouvée au centre du débat récent sur les bas salaires, mais également parce qu’elle fait partie des rares propositions qui peuvent prétendre au statut de "loi économique". Selon un sondage, 90 % des économistes la croient vraie. En effet, ne s’agit-il pas simplement de remarquer que lorsque le prix d’un bien augmente, sa demande diminue ? On ne peut imaginer vérité économique plus élémentaire.

Malheureusement, David Card et Alan Krueger ont constaté, lors de diverses expériences nord-américaines d’augmentation du salaire minimum, que l’emploi chez les salariés les plus défavorisés avait augmenté ou était resté stable. Ils ne trouvent pas l’effet négatif prévu par cette "loi". D’ailleurs, pour qui a un peu de mémoire, Malinvaud avait exhibé à la fin des années 70 une configuration macroéconomique, ce qu’il appelait "le chômage keynésien", dans laquelle "lorsque le taux de salaire augmente, le taux de chômage diminue". Pourquoi en est-il ainsi ?

Parce que l’économie réelle est traversée par une telle diversité d’interdépendances que l’effet final de telle variable sur telle autre est en grande partie indéterminé. L’augmentation d’un taux d’intérêt peut aussi bien conduire à une hausse qu’à une baisse de la monnaie nationale. Il n’y a pas de loi universelle en économie, mais un catalogue de mécanismes fort divers de telle sorte qu’il faut, pour analyser chaque situation, tenir compte des conditions économiques, institutionnelles et historiques spécifiques. "Qu’à cela ne tienne, pourrait-on rétorquer, ne suffirait-il pas de préciser ces conditions pour prévoir l’effet final ?".

On rencontre ici un second obstacle, encore plus retors que le précédent. Au nombre des conditions qui affectent les mouvements économiques, il faut inclure les connaissances des agents, leurs croyances, la manière dont ils interprètent leur environnement et justifient leurs actions. Or, ces croyances, ces interprétations et ces justifications, parce qu’elles sont elles-mêmes des objets sociaux, évoluent et se transforment. Parce que les individus apprennent et innovent, le futur n’est jamais une répétition du passé. Hier ne nous donne pas l’intelligibilité de demain. Quel modèle des élections américaines aurait pu prévoir que le fait pour un "confetti" d’être retenu au bulletin de vote par un, deux ou trois attaches devait être considéré comme un événement pertinent ? Les luttes concurrentielles inventent constamment des situations inédites et imprévues.

Qu’en conclure pour l’économiste ? L’humilité. Dans l’enseignement, cela s’appelle le pluralisme, le retour au fait et l’ouverture aux autres sciences sociales, à savoir trois revendications qu’on retrouve dans la très intéressante pétition des étudiants en économie. En politique, bannir l’argument d’autorité. Cela n’interdit nullement à l’économiste d’intervenir avec force dans le débat public mais il doit le faire en tant que citoyen ayant des convictions sur le bien public et la manière de l’atteindre, pas au nom d’une vérité éternelle qui serait de cette manière subtilisée à la discussion pour être imposée à tous.

 
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