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Revue du MAUSS

Economistes et fausses evidences

Il est notoire que les économistes sont très divisés, ce qui est un symptôme du fait que leur "science" est loin d’être au point. Mais, en même temps, la grande majorité fait bloc sur un certain nombre de points. Ces points communs - qui relèveraient, selon eux du bon sens, voire de la raison - leur permettent de se réclamer d’une même communauté "scientifique" qui peut, dans le cas de certaines thèses, s’étendre des ultra libéraux jusqu’aux pourfendeurs de la pensée unique.

Le principal point partagé par cette communauté (malgré ses divisions) est la croyance dans l’existence d’un processus d’ajustement plus ou moins vigoureux (appelé souvent "mécanisme du marché") qui permettrait au marché d’atteindre une situation "optimale", au moins dans le cas dit "parfait" [1]. Mais, le monde dans lequel nous vivons n’étant pas "parfait", ce processus d’ajustement serait très souvent entravé dans son fonctionnement par toute une série d’"imperfections". Le consensus s’arrête généralement là. Les économistes se divisent alors entre "libéraux", qui estiment que les imperfections du marché sont, en général, moins nocives que l’intervention de l’Etat et qui préconisent donc surtout de laisser-faire - et "interventionnistes", qui pensent le contraire. Les uns et les autres sont, bien sur, d’accord sur la nécessité de pallier aux injustices les plus criantes du marché.

Toutefois, si vous demandez à un économiste - quel que soit son niveau académique - ce qu’il entend exactement par "mécanisme du marché" ou par "concurrence parfaite", vous aurez droit à une réponse vague accompagnée d’un " c’est évident ! ". En fait, il n’y a rien de moins évident ; il suffit d’ailleurs de consulter n’importe quel manuel sérieux de microéconomie pour constater que ce que l’on y appelle le "marché parfait" relève bien plus de l’économie dirigée (un centre unique propose des prix et confronte globalement les offres et les demandes faites sur la base de ces prix) que de n’importe quelle autre forme d’organisation des relations marchandes [2].

Quoi qu’il en soit, l’idée commune à ces économistes (implicite ou explicite) est qu’il ne faut pas trop perturber les ajustements propres au "mécanisme des marchés". Si, dans le monde réel, les ajustements ne se font pas (si, par exemple, le chômage persiste), c’est généralement la faute aux hommes et non pas aux marchés. Par "hommes" on entend ici les syndicats, les associations et groupes politiques qui défendent les défavorisés et, plus généralement, tous ceux qui ne courbent pas la tête, qui exigent un certain niveau de protection sociale et d’éducation, entre autres - c’est-à-dire, des prestations qui doivent être financées par des prélèvements que "ceux qui créent la richesse ne peuvent plus supporter" (leitmotiv de nos présidents successifs, toutes tendances confondues).

Des préjugés répandus ... et significatifs

C’est pour apporter un imprimatur scientifique aux politiques économiques qu’on fait appel aux économistes. Leur rôle consiste alors (en contrepartie d’un salaire confortable - généralement dans le secteur protégé contre les aléa des fameux marchés) à ressasser un ensemble d’affirmations qui relèvent apparemment du bon sens et qu’ils vont présenter au public comme des vérités scientifiques. Ainsi, il est affirmé que " la rigidité des salaires " est la cause fondamentale du chômage ; que le "dynamisme américain" (pays où les salaires seraient plus "flexibles" qu’en Europe) en est une sorte de preuve vivante ; que face à la mondialisation et à la concurrence internationale, il faut se serrer la ceinture (i.e. réduire les salaires) ; que la dette des administrations publiques est "un fardeau" que nous laissons aux générations futures (à nos enfants) ; que les prélèvements obligatoires sont trop importants et qu’ils alourdissent l’économie ; que le système des retraites par répartition est intenable, etc.

Le "bon sens" et "la théorie" : la question de la flexibilité des salaires

Comment expliquer le quasi consensus des économistes à propos de ces idées reçues réfutées depuis des siècles par la plupart des économistes classiques ? A part l’explication sociologique (position de classe, etc.), deux facteurs peuvent apporter des éléments de réponse. D’abord, les thèses ainsi remâchées leur donnent l’impression de découler directement du bon sens. Quand le prix des cerises diminue, n’en achète-t-on pas plus ? Pourquoi n’en serait-il pas de même avec la force de travail ? Qui ne constate de ses yeux, et quotidiennement (des ananas aux appareils électroniques), le déferlement de produits fabriqués dans des pays où les coûts salariaux sont inférieurs aux nôtres ? Qui peut vouloir laisser des dettes à ses enfants ? Qui ne comprend pas qu’il ne faut pas trop charger sa barque si on veut aller plus vite ?

Pourtant, il suffit de réfléchir un peu pour voir que ce que l’on appelle "le bon sens" n’est, très souvent, rien d’autre que des idées - pas forcément justes - auxquelles nous nous sommes habitués, car inlassablement répétées.

La force de ces idées reçues vient, ensuite, de la conviction qu’elles auraient été démontrées par "la théorie"- au moins, dans le "cas idéal". Pourtant, même dans ce cas, rien n’est moins sûr. Ainsi, comme le dit un théoricien réputé, Kenneth Arrow, lorsqu’il passe en revue les résultats des modèles décrivant une situation où il n’y aurait aucune entrave aux variations des prix et des salaires (aucune rigidité) : "Les résultats ne sont en aucune manière favorables à la stabilité du processus d’ajustement" [3]. Autrement dit, "la théorie" indique que la flexibilité parfaite se traduit généralement par une évolution désordonnée - voire chaotique - loin d’orienter l’économie systématiquement vers le plein emploi, comme l’affirment, en chœur, tous nos experts, qui semblent ignorer les résultats de la théorie dont ils se réclament. Ainsi, Wim Duisenberg, président de la Banque Centrale Européenne écrit : "le chômage est dû au manque de flexibilité du marché du travail" [4]. On se dira que c’est là un propos normal pour le président d’une banque centrale. Mais on trouve la même opinion chez Pierre Alain Muet, chef des conseillers économiques de Lionel Jospin, qui a écrit : "que les rigidités des prix et des salaires soient à l’origine de la persistance d’un chômage élevé en Europe est une opinion que partagent sans doute tous les économistes" [5] (nous soulignons). L’allusion aux prix n’est là que pour noyer le poisson : tout le monde sait que l’enjeu, ce sont les salaires - plus précisément, la possibilité de les baisser. Dans la même veine, Jean Pisani-Ferry, conseiller de Dominique Strauss-Kahn et ancien directeur du CEPII (centre d’études rattaché au Commissariat au Plan) qui écrit : "Il existe aujourd’hui un consensus au sein de la profession pour considérer que l’élasticité-prix de la demande de travail est significative" [6] (nous soulignons), ce qui est une façon savante de dire qu’une baisse des salaires entraîne une hausse "significative" de l’emploi.

Or, qu’en est-il exactement ? Nous avons vu que "la théorie" ne permet pas d’affirmer une telle chose. Si consensus il y a, il devrait donc venir des faits. Voyons ce que disent les spécialistes du marché du travail de l’OCDE (dans leurs publications "professionnelles" par opposition à leurs brochures "grand public"). Après avoir passé en revue plus de quarante études économétriques récentes, ils constatent : "Les résultats des études sont particulièrement contradictoires ... certains auteurs concluent à un effet négatif [du coût du travail sur l’emploi] mais généralement limité ... pour d’autres, les effets sont statistiquement non significatifs ou bien sont faiblement positifs"7 [7] (nous soulignons). De même Edmond Malinvaud écrit à propos des "acquis de la théorie" en ce qui concerne l’effet du coût du travail sur l’emploi : "même assistés de résultats empiriques, ces acquis nous laissent souvent dans le doute quant à l’intensité, et même quant au sens, que pourraient avoir, dans un cas concret bien défini, certains des effets qui nous intéressent le plus" [8].

On est loin du "consensus" dont parlent Muet et Pisani-Ferry. Si consensus il y a chez ceux qui ont sérieusement étudié la question à partir des données disponibles, c’est que celles-ci ne permettent pas de se prononcer catégoriquement ; et, à supposer qu’il y ait un effet du coût du travail, il ne serait que très faible.

Le soi disant "dynamisme" américain

Les études économétriques ne permettant pas d’étayer la thèse selon laquelle le niveau des salaires est une cause importante du chômage, nos économistes mettent en avant l’exemple des Etats-Unis. Tous parlent donc du "dynamisme" de ce pays tant en ce qui concerne le taux de croissance que la création d’emplois. Même les adversaires de la "pensée unique" rendent hommage aux Etats Unis sur ce point [9]. Ce dynamisme s’expliquerait par une "baisse des salaires" aux Etats-Unis. Ainsi, le CEPII, écrivait il y a quelques années "il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre les fortes créations d’emplois et la baisse des salaires réels aux Etats Unis depuis le milieu des années 70 [10]" (nous soulignons). Qu’en est-il exactement ?

En ce qui concerne le taux de croissance fabuleux du PIB américain, il faut rappeler qu’il s’agit surtout d’une illusion statistique. L’économie américaine a une évolution très cyclique - dans les phases ascendantes du cycle ce taux peut, par exemple, être beaucoup plus élevé que ceux que l’on connaît en Europe. Si on se situe toutefois dans une période suffisamment longue (10 ans par exemple), on constate que le taux de croissance global de l’Europe est très similaire à celui des Etats Unis. En ce qui concerne la production par habitant ou la production par actif occupé, le taux de croissance de l’Europe est plus élevé que celui des Etats-Unis. Le niveau de vie moyen augmente donc plus vite ce côté ci de l’Atlantique ; ce qu’attestent les statistiques de PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat, calculées tant par l’OCDE que par l’Union Européenne.

Quant aux millions d’emplois créés aux Etats Unis, on peut commencer par remarquer que ce pays a toujours connu une forte création d’emplois - il en a d’ailleurs créé beaucoup plus dans les années cinquante et soixante (lorsque les salaires augmentaient fortement) que ces dernières années. Deuxièmement, l’idée selon laquelle " les" salaires auraient diminué aux Etats Unis est complètement fausse. En fait, le salaire réel moyen y a continué à croître pendant les années soixante-dix, mais moins rapidement qu’auparavant. Comme on peut lire dans un article sur le sujet publié dans les Brookings Papers on Economic Activity : "Entre 1973 et 1991, la rémunération réelle par heure de travail a augmenté de 5%" [11], ce qui n’est pas très différent de ce qui s’est passé en Europe.

On peut argumenter que, si le salaire "moyen" n’a pas diminué, les salaires les plus faibles l’ont fait … d’où le boom des "petits boulots". On doit remarquer à ce propos que, d’une part, les petits boulots sont une tradition ancienne aux Etats Unis et que, d’autre part, bien que les salaires des moins qualifiés aient effectivement diminué, c’est parmi eux que le taux de chômage est le plus élevé. Et c’est parmi eux que le taux de chômage officiel est le plus "truqué" car c’est de cette couche que viennent les millions de mères célibataires ("welfare moms") ainsi que l’immense population carcérale (proportionnellement 10 fois plus élevée qu’en Europe) - autant de catégories non comptées dans le chômage officiel.

La thèse selon laquelle la baisse des salaires - ou des coûts salariaux - provoque nécessairement une hausse de l’emploi est donc loin d’être fondée, que ce soit en théorie ou dans les faits.

Dette publique et "fardeau des générations futures"

Le consensus entre économistes concernant le caractère nocif de la dette des administrations publiques est aussi particulièrement frappant. L’allusion au "fardeau pour les générations futures" est aussi bien le fait de Dominique Strauss-Kahn et de Jean Claude Trichet que d’Alain Lipietz (porte parole des Verts, dans une interview à la revue Alternatives Economiques [12]). L’idée de "fardeau pour les générations futures" est véhiculée par des analogies et associations d’idées fausses que suggère le fameux "bon sens", dans le but de nous culpabiliser, en tant que " mauvais parents ". Or, qu’en est-il vraiment ? Que laissons-nous exactement aux "générations futures" (à "nos enfants" pris dans leur ensemble) ? Essentiellement, des usines, des logements, des infrastructures (routes, ponts, etc.), un niveau d’éducation et de santé, etc.

Lorsque les administrations publiques s’endettent, elles le font nécessairement auprès de quelqu’un. Les nationaux qui ont acheté des titres représentant cette dette laissent à leurs enfants une créance, et non un fardeau : ils ne sont nullement à plaindre ! La "génération suivante" (si l’on peut ainsi s’exprimer) hérite non seulement la dette de l’Etat (le fardeau), mais aussi des créances (bons du trésor et obligations assimilées) : elle n’est donc, globalement, ni plus riche ni plus pauvre.

Si "fardeau" il y a, ce ne peut être que par rapport à l’étranger, par rapport aux "enfants" des autres pays. Or, il se trouve que la France est excédentaire dans ses échanges et transactions extérieures, et ce depuis un certain nombre d’années. Autrement dit, la "génération actuelle" (les parents d’aujourd’hui) produit plus qu’elle ne consomme - elle exporte plus qu’elle n’importe, ce qui lui a permis de devenir "créancier net" à l’égard de l’étranger. La "France d’aujourd’hui" ne laisse donc aucune dette à la "France de demain". Tel n’est pas le cas des Etats Unis, par exemple, qui consomment aujourd’hui plus qu’ils ne produisent, et dont les "enfants" devront consommer demain (pour rembourser) moins qu’ils ne produisent. Tel est aussi le cas du Royaume-Uni - exemple à la mode - qui laisse une jolie dette extérieure à la génération suivante (la "position extérieure globale" de ce pays est entrée dans le rouge depuis 1996 [13]).

Il est vrai que certains de nos enfants feront valoir leurs créances, qui leur donneront un droit sur une partie de la production. L’Etat devra alors effectuer des prélèvements sur cette production, à travers, par exemple, des taxes et impôts (qui ponctionnent aussi les détenteurs de titres d’Etat). La répartition des ressources entre les membres de la société est donc modifiée. La question de fond est celle de savoir si ces modifications sont bénéfiques ou nocives. L’Etat qui s’endette aujourd’hui - en empruntant aux couches aisées, qui limiteront leur consommation présente, ou leurs investissements - pour développer la recherche et les infrastructures ou pour réduire la fracture sociale - rend-il un bon ou un mauvais service aux "générations futures" ? La réponse à cette question n’est pas simple ; elle a depuis fort longtemps suscité des débats entre les économistes sérieux - dont aucun ne tombe dans le panneau du "fardeau" laissé en bloc aux générations futures.

Les leçons de l’expérience historique sont, sur cette question, tout aussi nuancées que la théorie. C’est ainsi que la période de plus rapide expansion de l’histoire des pays occidentaux (les "trente glorieuses" de 1945 à 1975) a débuté, avec des dettes publiques trois à six fois plus élevées que celles que l’on connaît aujourd’hui (elles allaient de 150 à 300% du PIB dans la plupart des pays développés [14]).

Les retraites : la solution de l’écureuil ?

Le discours sur les avantages des systèmes de retraite "par capitalisation" (relativement à la "répartition") sont sidérants. Rappelons que le problème provient de l’augmentation du nombre de retraités, par rapport au nombre de travailleurs "actifs", dans les années à venir. Que dit la logique la plus élémentaire ? Que si aujourd’hui ("l’année t") il y a 20% de personnes ayant "plus de 60 ans" dans la population totale, et qu’on estime qu’il doit leur revenir 20% du revenu national, alors 20% du revenu de la génération actuelle doit être prélevé à cette fin. Si dans quarante ans ("année t+1") les "plus de soixante ans" composent 30% de la population totale et qu’on veut garder la même règle, alors les revenus, en t+1, subiront un prélèvement de 30%. Voilà qui est limpide. Par contre, il serait absurde de dire : on prélève dès aujourd’hui, en t, 25% (pour le donner à qui ?) afin d’alléger le prélèvement de demain (en t+1) - à moins de considérer que nous sommes des écureuils qui peuvent stocker leurs noisettes dans leur baignoire ou au fond de leur jardin.

Les personnes à la retraite à une période donnée sont à la charge des producteurs de cette période. C’est là un fait incontournable qu’on ne peut pas modifier en changeant le système des retraites. Comme l’écrit le Fonds monétaire international dans un Working Paper critiquant ces idées peu sérieuses : "le fardeau des pensions sur une génération future de travailleurs dépend des pensions qui doivent être payées et non de la manière dont cela est financé" [15]. Entre spécialistes, on ne se raconte pas de bobards : ceux-ci sont destinés au grand public, quand on veut lui vendre les fonds de pension et le culpabiliser sur la charge qui serait "laissée à nos enfants".

Evidemment, on peut contester la règle : x% de retraités implique x% du produit qui leur revient ; mais cela, personne ne le fait (ouvertement). Il est clair qu’avec le système " par répartition " la violation de ce principe devient rapidement visible et on voit tout de suite à qui on peut s’adresser pour protester. Ce qui n’est pas le cas dans un système par capitalisation, où les droits au "produit futur" acquis à travers des placements en Bourse ou en titres divers vont fluctuer en fonction des cours de ces titres (comment assurer que, en t+1, les 3O% du revenu national iront aux 30% de "plus de soixante ans" ?). Grosso modo, dans un tel système les retraités riches s’en tireront toujours ; pour les autres … il y aura les minima vieillesse !

Or que disent nos économistes ? Presque aucun, autant diplômé soit-il, ne semble capable de formuler une idée aussi élémentaire. Presque tous embrouillent la question en suggérant qu’on peur alléger le poids des prélèvements de demain (du à l’augmentation relative du nombre de retraités) en mettant de côté plus aujourd’hui - ce qui est absurde. En fait, ils jouent (sans doute inconsciemment) sur l’image de l’écureuil qui stocke ses noisettes (qui épargne pour hiver de la vie). Prenons, à titre d’exemple, les rapports faits par des experts et professeurs d’université au Conseil d’Analyse Economique auprès du Premier ministre et regroupés dans un ouvrage intitulé "Retraite et Epargne" et publié par La documentation française (1998). Pierre Alain Muet, qui préface ce recueil, écrit "dans un système qui autorise en revanche l’accumulation d’une épargne, le choc [démographique] peut être atténué dans le futur, mais au prix d’un effort accru dans les prochaines années" (page 7) : stockons donc des noisettes aujourd’hui, pour assurer la transition… Ou, encore, "l’objectif serait donc […] d’avoir un système plus rentable (donc nécessitant moins de prélèvements pour un même niveau de retraite)" (J. H. Lorenzi, Université Paris IX, p 31). Toujours l’idée qu’il y a une astuce pour alléger les prélèvements sur les travailleurs de demain. "Dans une perspective à très longtemps terme, on insiste ici sur les mérites d’un régime de ’répartition provisionnée’, système où les régimes publics ont constitué des réserves financières" (Olivier Davanne). Les "réserves" de notre écureuil … "Pour constituer des réserves, il faut imposer davantage les actifs et les retraités d’aujourd’hui afin d’alléger la charge qui pèsera sur les générations futures" (Peter Diamond, professeur au MIT : il y a aussi des écureuils outre-atlantique…).

Le salut par la Bourse ?

Evidemment, personne n’avance explicitement l’image des noisettes stockées quelque part, mais on voit où ils veulent en venir. presque tout le monde reprend l’argument d’Olivier Davanne, quand il explique que le salut peut venir de la Bourse, dont le rendement serait supérieur à la capitalisation. Les divergences portent éventuellement sur l’importance de l’écart entre les rendements, mais non sur son existence et son rôle "bienfaiteur" (J.M. Charpin [16], commissaire au plan, p 78 ; Béatrice Majnoni d’Intignano, professeur à Paris XII, p 84 ; Didier Blanchet, directeur de l’ENSAE, p 97).

Voyons donc quel est l’argument de Davanne, qu’aucun de nos "experts" ne conteste. Après avoir constaté que "le rendement du régime par répartition" ne peut être que de 2% (car telle est "la croissance de long terme de l’économie française"), il explique que le rendement d’un portefeuille d’épargne retraite peut être deux fois plus élevé, de 5%, "ordre de grandeur raisonnable pour le rendement sur longue période d’un portefeuille diversifié". Il suffirait donc de constituer de tels portefeuilles, en Bourse, pour que le coût pour la société des retraites futures soit nettement réduit. Mais, et c’est là la question décisive (et évidente), d’où peuvent venir ces 5%, alors que le produit national n’augmente que de 2% ? Mystère. Si le revenu des détenteurs de capitaux augmentait effectivement de 5% par an, alors que le revenu national (le PIB) n’augmente que de 2%, cela signifierait que la part du produit annuel qui ne provient pas des placements en bourse (les salaires, pour l’essentiel) diminue. Il y aurait ainsi, de toute manière, un prélèvement sur les travailleurs, au profit des retraités : aucun miracle, donc ! Pourtant, nos économistes de haut vol, obnubilés par la magie de la bourse, semblent y croire, au mépris de la logique la plus élémentaire.

Il est vrai qu’on peut se poser une question d’ordre différent : la "capitalisation" permet-elle une croissance plus forte que la "répartition" ? Voilà une question compliquée, à laquelle on ne peut répondre avec le simple bon sens. On notera cependant que Olivier Davanne y répond implicitement par la négative, puisqu’il parle d’une croissance de long terme de l’économie de 2%, avant même d’avoir abordé la question de la méthode de cotisation - ce qui revient à postuler que celle-ci n’influence pas celle-là.

La mondialisation

La mondialisation croissante est encore un de ces mythes régulièrement évoqués pour inciter à la soumission devant les dures "lois de l’économie". Or, qu’en est-il exactement ? Si on entend par mondialisation le degré d’intégration dans l’économie mondiale à travers les échanges de marchandises, alors (en faisant abstractions de la période des deux grandes guerres mondiales) on constate une grande stabilité dans le temps ; ainsi, en France, cette intégration est actuellement au même niveau qu’il y a vingt ans et qu’au ... début du siècle ! Ce qui se voit clairement dans le tableau ci-joint.

Voilà qui semble étonnant ; mais c’est seulement parce que nous avons tendance à nous fier aux apparences : si nous constatons la présence autour de nous de nombreux produits manufacturés fabriqués un peu partout dans le monde (en Asie notamment), nous ne voyons pas, par exemple, que la part d’énergie importée par la France est passée en 20 ans de 4,5% à 1,5% du PIB, que le maïs (très largement importé auparavant) s’est implanté un peu partout en France, etc.

En plus, ce n’est pas facile d’être "envahi" par des marchandises étrangères. Il ne suffit pas, comme on semble le croire, de se laisser aller. Pour acheter 30% de ce que l’on consomme au reste du monde, il faut bien lui vendre 30% de ce que l’on produit ! Ce qui ne va pas de soi.

TABLEAU 1 :

PART DU COMMERCE EXTERIEUR DANS LE PIB (en %)

197419861996
Royaume-Uni 30,5 26,0 29,9
France 21,2 20,7 22,3
Danemark 34,1 33,1 33,0
Union européenne (12 pays) [17] 13,2 12,1 12,1 [18]
Japon 14,0 9,4 9,7
Etats Unis 8,7 9,0 12,3
Suisse 31,7 35,3 34,0
Israël 44,2 45,9 38,9
Corée du Sud 33,4 34,7 34,4

Source : OCDE, FMI et Economie Européenne N° 59. Il s’agit de l’exportation de biens et services + l’importation de biens et services divisé par 2 fois le PIB. Les années (1974, 1986 et 1995) ont été choisis pour éviter, dans la mesure du possible, les pointes ou creux du prix du pétrole et du taux de change du Dollar.

Lorsqu’on suit les "taux de pénétration" par marchandise que communiquent les statistiques de l’INSEE, on a néanmoins l’impression d’être submergé par des marchandises étrangères. Il ne faut pas oublier que ces chiffres ne concernent que la consommation de biens physiques (en fait, une petite partie d’entre eux). Alors que dans tous les pays développés les services forment la plus grande partie de ce que la population consomme chaque année (de l’ordre de 70% pour la France). Or, si certains de ces services peuvent être produits ailleurs (la valeur ajoutée "services" contenue dans les films et programmes de télévision, les logiciels pour ordinateurs, etc. ), ce n’est pas le cas pour la majorité d’entre eux, qui sont étroitement dépendants du lieu où se fait la consommation. Cela est évident pour le coiffeur et le kinésithérapeute mais c’est aussi le cas pour l’enseignement, la santé, l’"entretien" (garagiste, plombier, maçon, etc.), ainsi que pour la longue chaîne d’intermédiaires entre le producteur "primaire" et le consommateur. Qui n’a été frappé de voir les paysans bretons demander un "juste prix" de 6 ou 7F le kilo pour la viande de porc, payée par le consommateur entre 30 et 40F le kilo ? Et que dire du café, qui arrive en vrac à 4F le kilo au port du Havre, et que le consommateur paye, dans les magasins, dix fois plus cher ? Conditionnement, transport, stockages de divers types (du grossiste au détaillant), mise en place des infrastructures correspondantes, mais aussi publicité, assurance, sont faits dans le pays où le produit est consommé, aux tarifs (dont les salaires) de ce pays. Ils forment finalement, et de loin, la plus grande part de ce que l’on consomme, tout en ne pouvant, pour la plupart, être délocalisés. C’est là une raison "objective", "physique", qui fait que la mondialisation ne pourra toujours être que limitée (les capitaux peuvent bouger, mais pas le garagiste, le médecin ou le détaillant !)

Encore le bon sens, toujours le bon sens, mais appliqué à bon escient !


[1Rappelons que "optimalité" (dans le jargon des économistes) ne signifie pas justice : une situation " optimale " peut être extrêmement cruelle et profondément inégalitaire.

[2Voir l’entrée " Concurrence parfaite " dans le Dictionnaire d’analyse économique de Bernard Guerrien (1996 éditions La Découverte).

[3Kenneth Arrow, " Presidential Address at the American Economic Association " , The American Economic Review, mars 1974.

[4"La confiance ne tombe pas du ciel, il faut la gagner", interview dans Le monde, 31 décembre 1998.

[5Dans Le chômage persistant en Europe, Presses de la Fondation nationale des scien-ces politiques, 1994, p. 19.

[6"Commentaires" annexés à Edmond Malinvaud, Les cotisations sociales à la charge des employeurs : analyse économique, La Documentation française, 1998, page 108.

[7OCDE, Perspectives de l’emploi, juin 1998, p. 50.

[8Op. cit. (note 6) page 21.

[9Voir Appel des économistes pour sortir de la pensée unique, Communiqué du colloque "Repenser la politique économique", 8 novembre 1997, page 6.

[10CEPII, L’économie mondiale en 1995, Collection Repères, éditions La Découverte.

[11R. Lawrence et M. Slaughter "International Trade and American Wages in the 1980s…", Brookings Papers on Economic Activity, 1993, page 161.

[12L’idée est aussi reprise dans le manifeste des adversaires de la pensée unique mentionné plus haut (note 9).

[13FMI, Statistiques financières internationales, juin 1999, page 671.

[14Fonds monétaire international, Long Term Tendencies in Budget Deficits and Debts, IMF Working Paper 95/12.

[15Richard Hemming, Should Public Pensions be Funded ?, IMF Working Paper, mars 1998.

[16On notera que dans le " rapport " remis quelque mois plus tard sur la question des retraites par ce même Charpin, le thème de la capitalisation disparaît - au profit de l’allongement de la durée du travail. Mais cela est la conséquence des réactions de défense du système de répartition par les syndicats, entre autres ; la survie politique dictait de reculer…

[17Commerce extra-communautaire seulement.

[181995

 
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