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Les Echos - Idées - no. 19502, p. 21

Non, la France ne vit pas au-dessus de ses moyens

Avec une dette publique de plus de 1.000 milliards d’euros, un déficit budgétaire chronique, un système d’assurances sociales en faillite virtuelle, on peut être pris de vertige devant nos finances publiques. D’autant que l’explosion des dépenses de santé, de dépendance, de retraites, est programmée pour les années à venir. Faut-il en conclure que la France vit au-dessus de ses moyens, que les parents compromettent l’avenir de leurs enfants en tirant des traites sur leur avenir ?

A vrai dire, cette formule à l’emporte-pièce est infondée. Un agent économique vit au-dessus de ses moyens quand il consomme plus qu’il ne gagne. Un pays vit au-dessus de ses moyens si son taux d’épargne domestique est négatif. Les comparaisons internationales dans ce domaine sont des exercices délicats. Si l’on s’en tient aux chiffres de l’OCDE, la France avec une épargne nationale de l’ordre de 19 % de son produit national brut est loin de consommer plus qu’elle ne produit. Selon l’OCDE, aucun pays développé, à l’exception notable du Portugal, ne présentait un taux d’épargne négatif en 2003, pas même les Etats-Unis.

Avec son déficit public récurrent, la France tire-t-elle des traites sur son avenir ? Certes, les déficits d’aujourd’hui font les impôts de demain et la moitié des créances sur l’Etat est détenue par des non-résidents auxquels il faudra bien rembourser l’argent prêté. Mais avec un excédent de sa balance courante pendant douze ans et malgré le retour d’un déficit extérieur depuis 2004, la dette extérieure de la France est, sinon nulle, du moins négligeable, les créances des non-résidents étant compensées par les créances des Français sur l’étranger. Mieux : si l’on évalue les investissements au prix du marché, la position extérieure nette de la France est largement positive. D’un point de vue comptable, notre dette est financée par l’épargne française. C’est donc pour l’essentiel une dette de la France vis-à-vis d’elle-même. Et si l’on agrège les créances et les dettes des ménages français, il apparaît que les intérêts de la dette publique sont des revenus pour les Français payés par l’impôt des Français.

Avec l’un des taux d’épargne les plus élevés des pays développés, pas plus que la France les Français ne vivent au-dessus de leurs moyens. A l’inverse des Australiens dont le taux d’épargne est négatif depuis plusieurs années ou des Américains dont le taux d’épargne a été négatif cet été, les Français ne consomment pas plus qu’ils ne gagnent. Et alors que les ménages américains dépensent en consommation et en investissement plus que leurs revenus, le cash-flow des ménages français est toujours positif.

On a beau dire que les générations actuelles vivent sur le dos des générations futures en accumulant de la dette publique, c’est une consommation plus faible que dans les autres pays développés qui ressort des chiffres français, et un investissement presque entièrement financé par l’épargne nationale. Avec un déficit de ses paiements courants de 1 % de son PIB en 2005, une part infime de cet investissement est financée par l’épargne étrangère, quand les Américains empruntent au reste du monde pour financer leur consommation. Il convient d’ailleurs de ne pas réduire l’investissement au capital physique. L’accumulation du capital humain est tout aussi importante. Or les dépenses d’éducation sont supérieures au déficit des administrations publiques, ce qui relativise l’idée que l’endettement de l’Etat ne sert pas à financer des investissements pour les générations à venir.

On peut faire le même raisonnement pour le déficit de l’assurance-maladie, qui sert à soigner les enfants et leurs parents qui les éduquent. Rien ne permet d’affirmer aujourd’hui que l’avenir est sacrifié au présent et que le bilan des transferts entre générations est négatif pour les plus jeunes. Sans compter l’importance de l’aide gratuite que les parents et les grands-parents consentent aux jeunes adultes.

Si la France vivait au-dessus de ses moyens, cela appellerait une compression de la consommation, et du niveau de vie. Solution paradoxale quand tout le monde se plaint de l’insuffisance de la consommation au regard des standards internationaux et de la faiblesse du pouvoir d’achat. Qui peut penser que les jeunes générations y gagneraient ? La vérité est qu’il ne faut pas uniquement voir le budget comme une machine à ponctionner le pouvoir d’achat mais aussi comme un moyen permettant de pallier les insuffisances du marché, et le déficit budgétaire comme un substitut possible à l’endettement des ménages.

Avec bientôt près de 70 % du PIB d’endettement public, l’Etat est sans aucun doute trop endetté. Mais à l’inverse, avec un endettement équivalent à 60 % de leur revenu disponible, les ménages français sont parmi les moins endettés des pays développés. Ceci compense cela, si l’on veut bien considérer qu’il faut additionner dette publique et dette privée pour avoir une vision correcte des engagements qui s’accumulent sur la tête de chacun. De ce point de vue, on constatera qu’au Canada et en Suède, souvent cités en exemple de bonne gestion, le taux d’endettement des ménages est deux fois plus élevé. Avec une dette publique inférieure de 20 points à la dette française mais un déficit budgétaire de 3 % et un taux d’endettement des ménages double du taux français, qui peut soutenir que la situation financière britannique est meilleure que celle de la France ?

Le budget de l’Etat est un outil d’intermédiation financière. Il permet de financer des investissements socialement utiles ne répondant pas aux critères du marché. Il permet aussi à l’Etat de jouer un rôle d’amortisseur dans les conjonctures difficiles en empruntant à la place des ménages. La contrepartie est une vulnérabilité plus grande des comptes publics à la conjoncture et aux taux d’intérêt. Elle a pour corollaire une moindre vulnérabilité des ménages. Ce choix n’est pas forcément le plus mauvais.

Les choses se gâtent quand l’endettement public explose en même temps que celui des ménages et que la dette extérieure s’envole, comme aux Etats-Unis. La France n’en est pas là. Il ne s’agit pas pour elle de vivre plus en rapport avec ses moyens, mais de lutter contre les gaspillages, d’améliorer la productivité de sa dépense publique, de faire évoluer sa spécialisation internationale et d’investir assez pour renouer avec une croissance forte grâce à laquelle la hausse du rendement de l’impôt et la baisse des dépenses induites par le chômage permettront de mettre un terme à la paupérisation de l’Etat.

 
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