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23 mars 2004

par

Michel Barillon

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Conférence débat à Aix en Provence

Quelle économie enseigner à l’université ?

Quelle économie enseigner à l’université ? [1]

Conférence-Débat du mardi 23 mars 2004
Aix en Provence
Faculté des Sciences Economiques et de Gestion
Université de la Méditerranée
Michel BARRILLON

OU IL APPARAÎT QUE LA MEILLEURE FACON DE PARLER D’ECONOMIE EST ENCORE D’EN SORTIR [2]

« Or nous autres économistes, nous avons l’habitude d’une certaine pédanterie, à laquelle je voudrais rester fidèle : nous commençons toujours par examiner les conditions extérieures d’un problème. »
Max Weber, Le savant et le politique (1919)

LA QUESTION ELUDEE DES FINS DE L’ENSEIGNEMENT DE L’ECONOMIE

« L’action doit avoir un but précis, sinon elle se divise, elle se brouille, elle tourne mal et cause à la fin des dégâts irréparables. Les sages d’autrefois gardaient en eux le ressort de l’action, ils ne le laissaient pas à d’autres. »
Tchouang-Tseu [3]

Avant de se préoccuper de savoir quelle économie enseigner à l’université, sans doute conviendrait-il de s’interroger sur la finalité même de cet enseignement. Il n’y aurait pas lieu de rappeler cette évidence si, comme on a pu le constater au cours de cette conférence, la question des fins de l’action humaine n’était généralement ignorée. Ce trait de comportement est aujourd’hui répandu. Ainsi, récemment, des savants se sont plaints de manquer de moyens pour poursuivre leur programme de recherche mais sans manifester l’intention de discuter publiquement des finalités de cette dernière. Nous vivons une époque où, utilitarisme et économisme obligent, le problème des moyens et de leur utilisation efficace occulte celui des fins. On aurait néanmoins pu espérer que des économistes n’éludent pas cette question. Si, comme certains d’entre eux le soutiennent, l’économie se préoccupe de toute procédure d’allocation de moyens en vue d’atteindre des fins, il eût été logique qu’ils appliquassent ce grand principe à leur propre projet pédagogique en commençant par préciser le ou les objectifs visés. Etant bien entendu que la fin est supposée justifier les moyens, ou que les moyens doivent être appropriés à la fin poursuivie. Mais peut-être leur silence signifie-t-il que l’enseignement de l’économie constitue, à leurs yeux, sa propre fin ?

Si l’on pose le problème dans l’absolu, on ne manquera pas d’invoquer de « louables » intentions et de « nobles » ambitions, mais l’honnêteté intellectuelle nous oblige à énoncer d’emblée une vérité triviale : l’enseignement que nous dispensons ou que nous dispenserons, quel qu’en soit le contenu, a d’abord pour but de nous conforter dans notre statut d’universitaire. Chacun de nous, avec plus ou moins de bonne foi, prêche pour sa propre paroisse et avance de légitimes arguments pour justifier les enseignements qu’il assure avec un dévouement incontestable. Mais, en vérité, au bout du compte, nous n’enseignons que ce que nous savons ou sommes présumés savoir, et l’on ne peut pas tout savoir – l’époque des Pic de la Mirandole est révolue, écrit Edgar Morin – de sorte que le contenu de nos programmes est conditionné par notre culture collective mais aussi par notre inculture collective.

A priori, cette inculture collective devrait être d’autant plus limitée que les équipes pédagogiques sont intellectuellement hétérogènes. Au cours d’une intervention publique, Pierre Bourdieu avait stigmatisé la suffisance des universitaires pris individuellement, mais loué dans le même temps la richesse de leurs enseignements dès l’instant où leurs diverses connaissances sont combinées dans un programme défini collectivement. Cependant, pour qu’une telle synergie positive puisse se déployer, encore faudrait-il que soient utilisées de « manière optimale » les ressources en savoir de chacun ; cela supposerait le règne d’une confraternité idyllique transcendant les dissensions théoriques et idéologiques. La réalité des communautés d’enseignants-chercheurs est tout autre. Elle est plus conforme à l’image qu’en donne le philosophe Michel Serres dans Le passage du nord-ouest :

« A l’intérieur de ce collectif ordinaire, et non exceptionnel, la prise de pouvoir, la course aux honneurs, la concurrence, l’asservissement des plus faibles et l’exclusion des marginaux, sont des conditions ordinaires qui ne distinguent les savants des autres hommes qu’en ceci que, parfois, elles sont plus raffinées, plus astucieuses, plus cruelles. Pour n’être pas des bêtes, ces gens-là ne sont pas des anges. Mais il arrive qu’ils le soient, pour couvrir leurs passions banales de raisons théoriques sublimes. » [4]

Dans le cadre d’un « collectif » ainsi hiérarchisé, les relations de pouvoir et les rapports de force font jouer une synergie négative qui accroît l’inculture collective au lieu de la diminuer. Les enseignants-chercheurs sont le plus souvent recrutés en fonction de critères dits scientifiques et rarement pour répondre à un programme d’enseignement bien défini dans son contenu comme dans ses finalités. D’où un cercle vicieux qui tend à uniformiser les équipes pédagogiques et, par voie de conséquence, l’orientation paradigmatique des cours d’économie dispensés à l’université.

Une fois ce contexte restitué, nous devrions être assez réalistes et raisonnables pour ramener le débat à sa juste mesure. Cependant, puisque, pour une fois et sans doute la dernière, il nous est offert la possibilité de rêver, ne nous en privons pas et essayons d’imaginer ce que pourraient être notre mission d’universitaire et le programme d’enseignement adapté à son accomplissement.

SORTIR L’ETUDIANT HORS DE L’ETAT DE TUTELLE

« Au-delà de la fonction de formation et de transmission qu’elle doit assurer, l’université doit être en mesure de participer pleinement à l’invention de la pensée contemporaine. Ce qui implique qu’elle dispose de lieux propres où affirmer ses partis pris théoriques, mettre à l’épreuve leur fécondité et, pour cela, assurer le risque de la pensée. »
P. Fédida, F. Jullien, J. Kristeva et D. Lecourt [5]

D’emblée, j’écarte la thèse selon laquelle l’enseignement [universitaire] serait une entreprise de « crétinisation ». Pourtant, les auteurs qui la défendent – Pierre Bourdieu, Jean-Claude Michéa, Dany Robert Dufour [6], etc. – avancent des arguments plus convaincants qu’ils ne le paraissent au premier abord. Ainsi, Bourdieu avait prédit que la redéfinition du cycle universitaire serait l’occasion de mettre un terme à « l’autonomie professorale » et de supprimer les enseignements développant le sens critique. Mais, ici, je feindrai de croire que jamais des esprits « éclairés » ne se livreront à une pareille besogne, et que l’université demeurera fidèle à sa vocation : arracher chaque étudiant à « l’état de tutelle » en lui donnant les moyens « de se servir de son propre entendement » (Kant).

Dans une perspective positive, on peut attribuer aux facultés d’économie au moins trois objectifs possibles [outre leur reproduction en tant qu’institutions à travers la formation et la cooptation de nouveaux enseignants-chercheurs] :

- faire de nos étudiants des économistes ou des gestionnaires de préférence « compétents » ;
- leur transmettre la culture de l’« honnête homme » ;
- leur donner les outils intellectuels qui leur permettront de comprendre le monde dans lequel ils vivent et ainsi d’exprimer librement la personnalité de leur jugement – autrement dit de « se déterminer comme sujet libre ».

Chacun de ces trois objectifs peut être poursuivi à l’exclusion ou non des autres. Pour ma part, j’estime qu’ils ne doivent pas être dissociés et qu’ils peuvent être visés simultanément. J’irais même jusqu’à dire que nous devrions nous fixer ce programme comme un impératif moral sans quoi nous courons le risque de former des technocrates sans âme, incapables de penser par eux-mêmes, et surtout incapables de s’interroger sur les finalités de leurs actions et de leurs décisions. C’est là une des missions que, selon Max Weber, tout universitaire devrait accomplir :

« Si nous sommes, en tant que savants, à la hauteur de notre tâche (ce qu’il faut évidemment présupposer ici), nous pouvons alors obliger l’individu à se rendre compte du sens ultime de ses propres actes, ou du moins l’y aider. Il me semble que ce résultat n’est pas tellement négligeable, même en ce qui concerne la vie personnelle. Lorsqu’un professeur obtient ce résultat je suis alors enclin à dire qu’il est au service de puissances « morales », à savoir le devoir de faire naître en l’âme des autres la clarté et le sens de la responsabilité. »
_ [7]

Mais, dans nos sociétés industrielles, dominent le scientisme, le culte de l’efficacité et « l’obsession pragmatique », autant d’idoles au regard desquelles la posture critique et l’interrogation éthique apparaissent non seulement inutiles mais encore nuisibles. « Selon la moralité qui prévaut aujourd’hui – observait déjà Nietzsche en 1874 – c’est précisément le contraire qui est apprécié : une éducation rapide pour devenir un être qui gagne de l’argent, mais une éducation assez approfondie cependant pour en gagner beaucoup » [8].
Il n’est donc pas surprenant que les étudiants apprennent à jongler avec les formules de Lagrange, soient initiés aux mystères du modèle IS-LM sous toutes les coutures, aux techniques de gestion des ressources humaines, aux subtilités de la comptabilité analytique et du management, etc. et puissent achever leurs études universitaires sans avoir appris qui était Adolf Eichmann, ce qu’il a fait, pourquoi, comment [9]. Il est vrai, comme le note Cornelius Castoriadis, que « du point de vue scientifique, la question : comment détruire l’humanité ? a même valeur que la question : comment la sauver ? » [10] On objectera que l’un n’exclut pas l’autre, et qu’il est possible de concilier, au moins dans les enseignements, la science et la conscience, les affaires et la morale. Mais, l’expérience le prouve, la célébration de la rationalité techno-scientifique et de la rationalité économique ne laisse pas de place aux sentiments.

C’est ainsi que, cédant aux forces séculières qui emportent les sociétés modernes, et sous prétexte de rivaliser avec les écoles de commerce, les facultés d’économie se replient sur leurs domaines de prédilection, l’économie et la gestion, et délaissent ces disciplines qui, avec plus ou moins de tolérance de la part des autorités, ont maintenu à travers les siècles la tradition de libre débat critique au sein de l’université, comme si l’impératif catégorique de l’efficacité pour l’efficacité exigeait leur anéantissement. « L’idée […] de limiter les connaissances à celles qui seront effectivement mises en pratique est à la fois criminelle et contradictoire », écrivait Michel Henry. Et il précisait :

« Contradictoire à cause de la fluctuation de la demande dans un monde en évolution et ainsi de la nécessité d’une adaptation constante, laquelle est fonction du degré d’intelligence ainsi que de l’ampleur des connaissances maîtrisées. Criminelle parce qu’elle signifie pour l’individu l’arrêt de son développement potentiel, la réduction délibérée de son être à la condition de rouage du dispositif techno-économique. » [11]

Ajoutons au passage que, selon cette même tradition, un universitaire digne de ce nom ne renvoie pas ses étudiants à un manuel – un missel en quelque sorte [12] – dont il n’est pas l’auteur ; il construit son cours en s’appuyant sur ses propres travaux de recherche. La référence au « manuel » marque symboliquement la « fin de l’autonomie professorale » que pressentait Pierre Bourdieu. L’universitaire n’a plus de subjectivité, autant dire qu’il perd sa raison d’être ; il est supposé inscrire son enseignement dans le cadre d’un programme collectif anonyme qui confine au totalitarisme dans la mesure où il signifie l’existence d’une vérité scientifique unique, objective, absolue, incontestable… celle que contient évidemment ledit manuel.

DE LA NECESSITE DE DESENCLAVER L’ECONOMIE ET DE DECLOISONNER LES SAVOIRS

« La raison n’a qu’un seul moyen d’expliquer ce qui ne vient pas d’elle, c’est de le réduire à néant. »
Emile Meyerson (1925) [13]

Même si l’on ne souhaite pas éviter à nos étudiants « la ruine de l’âme », l’enseignement de l’économie demeure problématique. Une solution radicale consiste à le supprimer purement et simplement pour autant que les gestionnaires le jugent inutile à la formation de futurs cadres. Mais ignorons cette éventualité extrême et partons de l’hypothèse que les gestionnaires tolèreront encore quelques temps les économistes dans ce qui est appelé à devenir « leurs » facultés. Quelle économie ou quelles économies enseigner dans ces conditions ?

Je serais enclin à répondre à la manière de Sigmund Freud. A une jeune mère qui lui demandait quelle éducation elle devait donner à ses enfants, il avait déclaré : « N’importe laquelle, de toute façon, elle sera mauvaise ! ». Même, et surtout, animés des meilleures intentions, des parents ne sauront jamais éduquer convenablement leurs enfants. Il en va de même pour les enseignants. Chacun de nous est convaincu de transmettre à ses étudiants les connaissances indispensables à leur formation de futurs économistes ou gestionnaires. Mais au terme, et tous enseignements confondus, le résultat est globalement peu convaincant. Et je doute fort qu’il y ait beaucoup d’étudiants enthousiasmés par leur cursus. Il est vrai aussi que ceux qui sont animés par la soif de connaissance se font de plus en plus rares, sans doute parce que rien, dans nos formations, n’est susceptible de les séduire.

S’il nous était loisible d’imaginer le programme idéal d’enseignement de l’économie, il serait sans doute de nature œcuménique, c’est-à-dire assez pluraliste pour permettre aux étudiants de découvrir les différents paradigmes de la pensée économique présente et passée. Chacun d’eux pourrait ainsi arrêter son choix librement et en connaissance de cause. Dans les « démocraties-marchés » (Gilles Châtelet), les « citoyens-consommateurs » sont supposés souverains ; pourquoi l’étudiant en économie ne le serait-il pas également ? Même si cela était réalisable, demeurerait un problème majeur inhérent à la science économique depuis l’origine : cette discipline est non seulement réductrice mais aussi réductionniste.

Réductrice, elle l’est par nécessité et par vocation puisqu’elle se propose d’étudier un domaine particulier – l’économie – contenu dans un champ beaucoup plus large : la société, le monde, l’Ecosphère. Et pour mener cette recherche, elle s’efforce de neutraliser l’influence des éléments exogènes. Il s’agit là d’un biais analytique qui caractérise plus généralement la méthode de recherche de la science moderne. Cependant, comme s’il leur fallait surmonter ce vice de conception, bon nombre d’économistes postulent que ce domaine est effectivement autonome, et, de surcroît, que réside en lui « la clef de l’anatomie » de la société : autrement dit, ils soutiennent que la connaissance des rouages de l’économie permet d’expliquer l’ensemble des phénomènes sociaux. En ce sens, ils sont réductionnistes.

En réalité, l’économie ne détient pas plus la clef de l’anatomie de la société que la solution de sa propre énigme. Il y a ce qu’on pourrait appeler une incomplétude de la rationalité économique qui n’est jamais qu’un avatar de l’incomplétude de la raison. Pour paraphraser Pascal, les économistes devraient faire preuve d’humilité et reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui les surpassent et qui surdéterminent l’économie.

Admettre l’incomplétude de la rationalité économique, cela implique reconnaître l’enchâssement des activités économiques dans le social-historique, le juridico-politique, le culturel, l’écologique, etc., et par conséquent reconnaître la nécessité de recourir à d’autres disciplines pour épuiser l’explication des phénomènes économiques. On peut juger à ce titre exemplaire l’attitude de Stiglitz lorsqu’il est passé de l’Université à la Banque Mondiale via le Secrétariat au Trésor des Etats-Unis. Confronté à la réalité du sous-développement économique, il a, écrit-il, « changé radicalement [ses] idées sur le sujet », et s’est vu contraint de prendre en compte les dimensions sociale, politique, historique, culturelle, institutionnelle des économies dans lesquelles il est intervenu. Et depuis, il ne cesse de stigmatiser ses collègues du FMI qui prêchent une « économie de manuel » et jugent « obsolète tout le savoir accumulé […] par l’histoire, la sociologie et les autres disciplines » [14].

Un programme pédagogique conséquent devrait donc ouvrir l’enseignement de l’économie à des disciplines telles que, pêle-mêle, l’histoire des idées, des techniques, des faits économiques, sociaux et politiques, des cultures ; la géographie ; le droit ; la sociologie ; l’anthropologie ; l’écologie ; l’épistémologie ; voire la psychosociologie ; la psychanalyse ; les mathématiques ; la thermodynamique des systèmes irréversibles ; etc.

Un tel programme est irréalisable pour au moins deux types de raisons. Le premier obstacle est évidemment d’ordre matériel : jamais nous ne disposerons d’un volume horaire suffisant pour dispenser une semblable formation en trois ou même en cinq ans. Le second est d’ordre à la fois psychosociologique, épistémologique et idéologique. Il tient à ce que Serge Moscovici appelle le visage « hérisson » du savant, un type de comportement qui caractérise la plupart des chercheurs [15].
En fait, il s’agit d’un banal réflexe de défense de territoire. Chaque communauté scientifique entend exercer seule son autorité sur son domaine d’étude et s’oppose à tout ce qui pourrait être pris pour une tentative d’empiètement ou de dépossession de la part de chercheurs appartenant à d’autres disciplines. Les économistes ont sans doute des tendances impérialistes, mais ils ne dérogent pas à la règle et veillent à préserver l’inviolabilité de leur domaine. Par ailleurs, il n’est jamais bien glorieux de reconnaître les limites de son savoir et d’abandonner son propre terrain à d’autres sciences. Il n’y a donc pas lieu d’être étonné si la pluridisciplinarité et la transdisciplinarité prônées depuis plus de trente ans sont superbement ignorées dans les formations universitaires traditionnelles.

Comment surmonter ces obstacles ? A mon sens, le moyen le plus approprié pour contourner l’obstacle matériel et neutraliser le réflexe territorial consiste à cultiver l’esprit critique aussi bien en nous et entre nous que dans nos enseignements. Je rappelle, si besoin était, que la critique est une attitude intellectuelle fondée sur le soupçon, le doute, l’interrogation, le scepticisme. Je rappelle également que, sans le « libre débat public » (Karl Popper) – le libre jeu de la critique au sein des communautés scientifiques – , les sciences se pétrifieraient en dogmes et s’éteindraient. La libre critique est consubstantielle à la science : elle la fonde et en est le moteur. Accessoirement, depuis la Grèce Antique, elle est aussi supposée fonder la démocratie.

En cultivant l’esprit critique chez nos étudiants, on peut espérer les armer suffisamment sur le plan intellectuel pour qu’ils puissent chercher ailleurs que dans nos cours les éléments de réponse aux questions qu’ils sont susceptibles de se poser, et grâce à quoi ils pourront forger leur propre jugement [16]. Dans cet esprit, pour bien faire, nos cours devraient jouer sur le registre de la provocation, c’est-à-dire du choc qui incite à la réflexion et à la controverse, plutôt que sur celui du prosélytisme. Notre rôle n’est pas de produire des clones à notre image, mais de guider nos étudiants pour qu’ils se construisent eux-mêmes, au besoin contre nous, en tout cas indépendamment de nous. Il faut, pour cela, ne pas craindre les prises de position hétérodoxes et dérangeantes. « La tâche primordiale d’un professeur capable – déclarait Max Weber (op. cit.) – est d’apprendre à ses élèves à reconnaître qu’il y a des faits inconfortables, j’entends par là des faits qui sont désagréables pour chaque opinion, y compris la mienne. Je crois qu’un professeur qui oblige ses élèves à s’habituer à ce genre de choses accomplit plus qu’une œuvre purement intellectuelle, je n’hésite pas prononcer le mot d’« œuvre morale », bien que cette expression puisse peut-être paraître trop pathétique pour désigner une évidence aussi banale. »

DES QUE NOUS DELIBERONS, LES JEUX SONT FAITS

« L’économie politique s’interroge très peu sur son propre statut, sur son autonomie en tant que discipline, sur ses critères de scientificité ou sur les conditions de son émergence en tant que science. Or une science qui ne se pense pas ne pense plus. »
François Rachline [17]

Pour illustrer la nécessité et les modalités possibles d’une démarche critique en économie, je vais examiner deux problèmes épistémologiques connexes qu’il serait malvenu d’éluder si l’on souhaite poser « clairement et distinctement » la question de l’enseignement de l’économie à l’université : le premier suscite assez peu de controverses alors qu’il me paraît déterminant : il a trait à la définition de l’économie ; le second constitue une importante pomme de discorde au sein de la communauté des économistes : il se rapporte à la place des mathématiques dans la discipline et son enseignement. Chaque économiste a son opinion sur ces questions et l’exprime d’une manière ou d’une autre dans ses cours. Il s’agit ici de dépasser le stade des convictions pour examiner les positions des uns et des autres sur le mode contradictoire. Il est évident que dans une semblable délibération, le choix est arrêté dès le départ. Quiconque prétendrait ne pas prendre parti au nom d’une illusoire objectivité ou neutralité axiologique ne serait qu’un hypocrite ou la victime de sa propre mystification. L’honnêteté intellectuelle consiste à préciser d’où l’on parle avant d’exposer des conceptions que l’on ne partage pas forcément et d’expliquer pour quelles raisons on les conteste. Ainsi, certains économistes estiment que si, en économie, il doit y avoir pluridisciplinarité, elle consiste à ouvrir la discipline aux mathématiques, à la mécanique et à la physique. J’ai défendu plus haut un point de vue radicalement différent. Ces deux manières de voir sont incommensurables. La question n’est donc pas de savoir qui a raison et qui a tort, mais de comprendre l’origine et les causes de cette divergence cardinale ; pour cela il faut s’interroger sur ce que les économistes comprennent par « économie ». Quelle définition donnent-ils à ce mot qui désigne aussi bien leur discipline que son objet d’étude ?

L’ECONOMIE : LE MOT ET LES CHOSES
L’OBJET DE L’ECONOMIE OU L’ECONOMIE DE L’OBJET ?

« En d’autres termes l’objet scientifique n’était pas aisé à construire, et les errements de ses constructeurs montrent, s’il en est besoin, que ce n’était pas uniquement une affaire d’enregistrement d’un donné extérieur ».
Louis Dumont [18]

L’expérience tend à vérifier une observation faite par l’anthropologue Louis Dumont il y a déjà quelques années : rares sont les économistes qui, dans leurs manuels ou leurs cours, prennent la peine de définir ce qui constitue le champ même de leur recherche et de leur enseignement (ibid.). Sur le mode ironique, on pourrait en déduire que la science économique n’a pas d’objet … ce qui n’est pas totalement absurde si l’on considère les réflexions de certains économistes et non des moindres (cf. infra). En vérité, il ne paraît pas excessif de dire que la plupart des économistes négligent la question de la définition du mot « économie » parce qu’ils sont enclins à fétichiser la méthode : à leurs yeux, la méthode constitue un but en soi dans la mesure où c’est elle qui est supposée conférer, par destination ou par inertie, un caractère scientifique à toute production théorique. Dans cette optique, le choix de la méthode conditionne la définition de l’objet « économie » : en règle générale, il doit se prêter à une recherche de type nomothétique (cf. infra), ou, dans le « meilleur » des cas, à un traitement mathématique [19].

Une telle démarche rappelle la réponse élusive d’Alfred Binet à un interlocuteur qui lui demandait de définir l’intelligence : « Ce que mesure mon test ! ». Mais, chez Binet, la répartie pouvait passer pour un trait d’esprit [20].

La question préalable de la définition du mot « économie » est pourtant primordiale du seul fait qu’elle concerne l’objet d’étude de la discipline. Elle revêt en outre une dimension symbolique parce que définir le mot économie équivaut à reproduire l’acte fondateur de la science économique. On pourrait ici parodier Jean-Jacques Rousseau et déclarer : « Le premier qui a clôturé un domaine du réel et a dit : « ceci est l’économie », celui-là est le fondateur de la science économique ». Cette définition constitue également un enjeu épistémologique décisif puisque le sens donné au mot conditionne pour une part non négligeable la démarche des économistes, leur manière d’appréhender leur objet et l’image qu’ils se font de leur discipline. Enfin, si l’on ne prend pas la peine de définir précisément le mot, on s’expose à des quiproquos ou des confusions [21].

Ce risque tient au fait que le mot économie est polysémique, qu’il en existe plusieurs acceptions incommensurables, chacune pouvant être jugée légitime. En conséquence, on ne peut pas faire … l’économie d’un examen critique approfondi du concept d’économie et du statut ontologique de l’objet qu’il désigne : autrement dit, on doit s’interroger sur les qualités intrinsèques qui caractérisent l’essence de l’économie. J’exposerai le problème sous la forme d’un arbre de décision pour aboutir à la conception qui domine aujourd’hui et à partir de laquelle s’est constituée une économie mathématique.

1°) Il convient d’abord de se demander si l’objet économique existe indépendamment des économistes, auquel cas la science économique appartient à la famille des sciences empirico-formelles, c’est-à-dire des sciences qui ont un objet d’étude extérieur à elles comme la physique, la chimie, la biologie, la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, etc. Ou si l’objet économique est une pure construction idéelle née de l’imagination fertile des économistes. Dans ce cas, la science économique rejoindrait les mathématiques et la logique dans la famille des sciences formelles pures, les sciences qui créent leur propre objet d’étude.

Cette seconde possibilité peut sembler absurde au premier abord, mais à la réflexion, quand on lit certains économistes, on a le sentiment qu’ils sont plus préoccupés de construire d’esthétiques modèles fermés sur eux-mêmes que de comprendre le monde dans lequel ils vivent. Ainsi, à ceux qui lui faisaient observer le hiatus entre la théorie et les phénomènes observés, Stigler, prix Nobel en 1982, répondit : « Ce n’est pas la science économique qui est fausse, c’est la réalité » [22].
Quand la réalité n’a pas la complaisance de se laisser couler dans le moule des théories, mieux vaut donc l’abolir. Cette solution fait songer, dans un autre domaine, au conseil que Bertolt Brecht donnait aux gouvernements confrontés à des révoltes populaires : dissoudre le peuple.
Pour poursuivre ma présentation, je retiendrai l’hypothèse réaliste : une réalité économique existe indépendamment des économistes, et cette réalité constitue leur objet d’étude, leur champ d’investigation.

2°) Une fois cette hypothèse admise, il s’agit de savoir si la définition donnée du mot économie permet ou non de repérer une réalité économique dès l’instant où existent des hommes. En d’autres termes, est-ce qu’elle donne au mot une portée universelle ou non ? Si l’on considère l’acception la plus répandue aujourd’hui dans la communauté des économistes, à savoir l’économie réduite au domaine des échanges marchands (i.e. la catallaxie), la réponse est négative puisqu’il a existé et qu’il existe encore des communautés humaines ignorant le marché et la monnaie. En revanche, si l’on retient la définition substantive ou la définition formaliste, qui sont incommensurables, la réponse est positive pour des raisons radicalement différentes [23].

La définition opère dans le réel à la manière d’un tamis : des phénomènes concrets, des activités humaines, elle ne retient que ceux conformes à son critère d’économicité : tel fait jugé économique au regard de telle définition, sera considéré comme non-économique par rapport à telle autre définition. Ainsi, pour les tenants de la catallaxie, la faim ou les rapports homme-nature ne sont pas, en eux-mêmes, assimilés à des problèmes économiques [24]. Ils le sont pour des formalistes ou des substantivistes.

3°) Quelles que soient la définition proposée et sa portée, il faut ensuite s’interroger sur la clôturabilité ontologique de la réalité économique. Si la réalité économique est jugée clôturable, cela signifie qu’elle peut être isolée et étudiée hors de son contexte. Des auteurs aussi différents que Marcel Mauss, Karl Polanyi ou Cornelius Castoriadis excluent cette hypothèse. En revanche, depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, la plupart des économistes postulent que l’on peut clôturer le domaine économique : c’est ce postulat qui marque la naissance de la science économique. Mais les clôtures ont été déplacées depuis au gré des changements de définition de l’économie [25]

4°) La délimitation ou la clôture du champ ne résout pas toute la question méthodologique. Il est indispensable de poser le problème des caractéristiques intrinsèques de l’économie dans la mesure où la réponse détermine l’orientation de la recherche. Avons-nous affaire à un domaine autonome soumis à des lois objectives éternelles et universelles, ou à une réalité qui varie selon le temps et l’espace ? Dans le premier cas, l’économiste peut prétendre mener une recherche de type nomothétique, c’est-à-dire qui a pour but l’énoncé de lois ; dans le second cas, son ambition théorique se limite à faire ressortir les changements historiques ou les différences selon les sociétés humaines. La recherche est alors de type idiographique. En termes de prestige, sur le plan institutionnel, la première est valorisée, la seconde, déconsidérée. C’est donc logiquement la première qui a dominé, sous des formes diverses, l’histoire de la science économique depuis les physiocrates jusqu’à nos jours. Reste à savoir si la voie nomothétique en économie est adoptée aujourd’hui pour des raisons strictement ontologiques ou par mimétisme, pour se conformer aux normes de scientificité dominantes : selon Joan Robinson, sociologues, anthropologues et autres représentants des sciences sociales « singeraient les économistes singeant les physiciens » [26].

DU DESIR DE SCIENTIFICITE ET DE SON MODE DE SATISFACTION

« Sois respectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la rue où demeurait Vauquelin, nous allons pénétrer dans le sanctuaire de la science ».
Honoré de Balzac [27]

Cette série de questions posées sous forme d’alternatives illustre l’idée de Philippe Roqueplo selon laquelle toute entreprise scientifique procède d’un « pari épistémologique », c’est-à-dire du partage de convictions non réductibles à la raison, sur lesquelles est fondé un programme de recherche [28].

Les chercheurs ne sont pas tous conscients de cette part d’irrationnel à l’origine de leurs investigations. Le plus souvent, ils sont soumis à un processus d’enculturation qui les conduit à perpétuer les valeurs et pratiques transmises par leurs aînés. Qu’ils parient en faveur du même paradigme ou de paradigmes concurrents, les économistes ont pour caractéristique commune de revendiquer la scientificité de leur discipline. Sans doute s’opposent-ils farouchement sur cette question, les tenants de chaque paradigme ayant tendance à s’arroger le monopole de la scientificité de l’économie et à désigner leurs concurrents comme de purs et simples idéologues – comme le barbare aux yeux de celui qui se prétend civilisé, l’idéologue est toujours identifié à l’Autre [29].

Mais, au-delà de leurs désaccords, c’est l’image d’une économie scientifique qu’ils projettent hors de leur communauté. Le désir qu’elle soit perçue ainsi tient au fait que, dans les sociétés modernes, la « science » est la seule forme de connaissance socialement reconnue et validée. Si l’on souhaite être entendu et respecté, il est en effet préférable de s’afficher comme scientifique conséquent. C’est la raison pour laquelle un auteur du XIXe siècle, Jules Dupuit, avait recommandé l’emploi des mathématiques en économie : « Si l’économie politique a la prétention d’imposer ses principes à l’esprit public, de les mettre successivement hors de discussion, il faut absolument qu’elle prenne aux sciences exactes leurs procédés de démonstration, parce qu’en dehors de ces procédés, il n’y a que des discussions plus ou moins habiles » (1861).

Si, à l’exception de quelques auteurs hors normes académiques, la plupart des économistes ne doutent pas de la scientificité de leur discipline, en revanche, quelques observateurs extérieurs paraissent plus que sceptiques, à commencer par Auguste Comte et Emile Durkheim. Quand Jules Verne fait visiter la bibliothèque scientifique du Capitaine Nemo, il prend la peine de préciser que n’y figure aucun traité d’économie politique. Au début du XXe siècle, le physicien anglais Ernest Rutherford ne reconnaissait qu’une science, la physique, le reste n’étant pour lui que collection de papillons ou de timbres-poste [30].

La plus austère des revues françaises de vulgarisation scientifique – La Recherche – ne consacre aucune rubrique régulière à l’économie comme si elle ne pouvait bénéficier de la même considération que la physique, la biologie, l’astrophysique, l’écologie ou la paléo-anthropologie. Il en va de même dans le complément scientifique annuel publié par l’Encyclopaedia Universalis : l’économie est définitivement absente de « la science au présent »… On peut laisser aux épistémologues normatifs le soin de déterminer si l’économie est ou non une science, ou de préciser à quelles conditions elle peut revendiquer ce statut si convoité. Ce qui nous importe, ce sont les méthodes et les arguments auxquels recourent les économistes pour garantir la scientificité de leur démarche. Au premier rang, figurent les mathématiques. Ainsi, quand la revue La Recherche publie exceptionnellement un numéro sur l’économie, c’est essentiellement à l’économie mathématique qu’elle se réfère comme si, hors des mathématiques, il n’y avait point de science [31]. Considérons donc dans les grandes lignes la question de l’utilisation des mathématiques par les économistes.

LE MYTHE DE LA NEUTRALITE DU LANGAGE MATHEMATIQUE

« […] la situation créée par les sciences est d’une grande importance politique. Dès que le rôle du langage est en jeu, le problème devient politique par définition, puisque c’est le langage qui fait de l’homme un animal politique. »
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1961)

Parmi les partisans de la mathématisation de l’économie, certains soutiennent plus ou moins explicitement une argumentation construite à la manière d’un syllogisme. Dans leur raisonnement, la prémisse majeure comprend deux propositions : selon la première, les sciences formelles pures, et plus précisément les mathématiques, constitueraient, en matière de discours rationnel, le parangon de la rigueur et de la cohérence ; la seconde proposition pose comme principe que, pour répondre aux critères de scientificité, toute science empirico-formelle doit produire des modèles théoriques utilisant les connaissances propres aux sciences formelles pures. La prémisse mineure et la conclusion établissent que toute théorie économique qui recourt systématiquement au langage mathématique est nécessairement scientifique.
Cette présentation paraîtra sans doute caricaturale. Elle restitue cependant fidèlement la « philosophie spontanée » de ceux qui pratiquent le « fétichisme des mathématiques ». Au-delà, elle a le mérite de mettre en évidence les termes du problème de l’utilisation des mathématiques dans les sciences empirico-formelles. Car ce problème se pose à peu près de la même manière dans ces disciplines-là, en physique notamment. On peut admettre la validité de la première proposition de la prémisse majeure : les mathématiques sont effectivement une école de rigueur. Toute la question est de savoir ce qui fonde la légitimité du passage de la première proposition à la seconde. On laissera de côté les explications renvoyant à un souci de rhétorique (cf. Dupuit) ou au fétichisme des mathématiques : elles sont fondées mais présentent peu d’intérêt sur le plan épistémologique dans la mesure où elles suffisent à discréditer ceux qui utilisent les mathématiques sans justification méthodologique sérieuse. Pour l’essentiel, la question revient à s’interroger sur la nature des relations existant entre les mathématiques et l’objet d’étude susceptible d’être mathématisé.

Dans leur plaidoyer en faveur des mathématiques, les tenants de l’économie formalisée invoquent deux arguments majeurs : d’une part, « l’efficacité propre aux mathématiques », d’autre part, leur neutralité [32]. Je ne contesterai pas le premier point pour autant que les mathématiques demeurent dans leur champ clos originel ; car dès que l’on en sort, la question devient problématique. Le transfert d’outils théoriques des sciences formelles pures vers les sciences empirico-formelles bouleverse les conditions de la production de connaissances : on passe d’un rationalisme clos à une rationalité ouverte sur une réalité extérieure, et d’une spéculation fondée sur le seul critère de cohérence à une recherche devant également répondre à un impératif de pertinence. Pour quelle raison les mathématiques conserveraient-elles, hors de leur domaine idéel, « leur efficacité propre » ?

Le second argument mérite un examen. Que peut bien signifier le mot neutralité appliqué aux mathématiques [33] ?
Pour Roger Guesnerie, professeur au Collège de France, les « mathématiques permettent le dialogue malgré les différences, par l’emploi d’une langue neutre qui améliore la communication, en évitant le heurt frontal sur des sujets qui divisent ». Dans le même esprit, il soutient que « la modélisation est un espace de laïcité intellectuelle pour les économistes » qui rend possible « l’échange entre points de vue différents ». Autrement dit, les mathématiques seraient un langage neutre parce qu’elles permettraient d’exprimer et de confronter des points de vue opposés. Guesnerie prend soin de préciser, à juste titre, qu’il ne perçoit pas les mathématiques « comme un instrument apologétique du marché ». Il y a quelques années, l’économiste japonais, Michio Morishima, soutenait que Marx fut le premier économètre...
L’argumentation de Guesnerie est cependant spécieuse et fausse : en premier lieu, parce qu’on peut très bien exprimer des points de vue économiques contradictoires en utilisant le langage courant ; c’est d’ailleurs le procédé le plus usité [34].
Et je ne vois pas en quoi consiste cette « efficacité symbolique » des mathématiques qui permettrait de débattre « à partir de visions du monde antagonistes » tout « en évitant le heurt frontal » - sauf à soutenir que les mathématiques voilent le fondement paradigmatique des oppositions théoriques, auquel cas elles sont proprement idéologiques. En second lieu, parce que aucun langage, et surtout pas les mathématiques, n’est en soi neutre.
Rappelons que tout langage a trois fonctions. Les deux premières – la communication et la désignation – viennent immédiatement à l’esprit parce qu’elles s’inscrivent dans notre pratique quotidienne, spontanée, de la langue. La troisième est généralement oubliée alors qu’elle est autant sinon plus importante que les deux premières : le langage exclut.
« Dialoguer, écrit Michel Serres, c’est poser un tiers et chercher à l’exclure : une communication réussie, c’est ce tiers exclus » [35]. Sur ce plan-là, les mathématiques ne se distinguent pas des autres langages. Sans remonter au « Que nul, ignorant de la géométrie, n’entre ici », formule que l’on prête à Platon, on peut citer le propos tenu par Richard Feynman, prix Nobel de Physique, au cours d’une conférence publique : « Le drame de cette conférence, c’est justement que je dois vous faire comprendre qu’on ne peut sérieusement expliquer la beauté des lois de la nature et surtout la faire ressentir à des gens qui n’ont aucune connaissance profonde des mathématiques » [36].

On me fera sans doute observer que cette remarque ne met pas en cause l’idée de neutralité telle que la conçoit Roger Guesnerie. Or Guesnerie prétend que la neutralité des mathématiques « améliore la communication ». En quoi améliore-t-elle la communication si se trouvent exclus du débat contradictoire ceux qui auraient des points de vue à défendre en économie mais qui ne maîtrisent pas le langage mathématique ? Par ailleurs, on peut se demander si ces économistes qui, selon le même Guesnerie, expriment des visions du monde antagonistes dans cette langue neutre, parviennent à débattre sans utiliser leur langue courante, en s’invectivant à coups d’équations [37].

AUX SOURCES DE LA MATHEMATISATION DE L’ECONOMIE, LE PROJET GALILEEN

« Ses expériences en mathématiques l’ont tant éloigné de la peinture que la seule vue d’un pinceau le met hors de lui »
Frère Piero da Novellara [38]

Les mathématiques constituent sans doute un langage [39] mais un langage d’une extraordinaire pauvreté si on le compare à n’importe quelle langue parlée au sein d’une communauté linguistique. Leur pauvreté ressort particulièrement lorsqu’il s’agit de traduire. S’il est possible de traduire en langage courant tout ce qui s’exprime en termes mathématiques, en revanche l’inverse n’est pas vrai. Ainsi un mathématicien serait bien en peine de rendre en langage mathématique tout ce qui a pu se dire au cours de cette conférence. Cette pauvreté ne représente pas nécessairement un inconvénient. Au contraire : l’histoire des sciences, plus précisément de la physique, tend à montrer que les premiers savants modernes ont recouru aux mathématiques en raison sans doute de leur « efficacité propre » comme dirait Guesnerie, mais aussi de leur pauvreté sémantique. Cette particularité des mathématiques répondait à leur volonté de débarrasser la recherche scientifique de tout ce qui pouvait renvoyer aux jugements de valeur, à la sensibilité, à la subjectivité et au vécu des chercheurs. Autrement dit, elle leur permettait de garantir l’objectivité et la « neutralité axiologique » de la science.

Une telle démarche a pour résultat de faire de la science moderne la « science d’un monde sans l’homme » [40]. Et c’était bien là l’objectif poursuivi par les fondateurs de la science moderne, à commencer par Galilée : connaître le monde tel qu’il existe indépendamment des hommes, c’est-à-dire tel que Dieu l’a créé. Les mathématiques étaient supposées répondre à un programme de recherche aussi ambitieux. L’utilisation du langage mathématique rend effectivement possible une rigoureuse modélisation. Mais quel est le statut des modèles ainsi construits ? Sont-ils « nominaux » ou sont-ils « réels » [41] ?

S’ils sont nominaux, cela signifie qu’ils sont supposés reposer sur de simples hypothèses mathématiques et qu’ils ne prétendent pas « refléter » fidèlement la réalité étudiée. En revanche, s’ils ont cette prétention, alors ils sont considérés comme réels. La distinction paraîtra sans doute dérisoire d’autant qu’il peut s’agir du même modèle théorique. Mais sur le plan symbolique, elle représente un très grand enjeu : ainsi, au moment de sa publication, le modèle de Copernic n’a pas indisposé l’Eglise et a échappé aux foudres de l’Inquisition parce qu’il a été présenté par son préfacier Osiander comme un modèle nominal ; mais lorsque Giordano Bruno et Galilée ont soutenu qu’il était bien réel, ils ont été condamnés par la Curie romaine, l’un à être brûlé sur la place publique à Rome (1600), l’autre à vivre reclus jusqu’à sa mort (de 1633 à 1642).
La position de Galilée était fondée sur une conviction métaphysique : Dieu a écrit « l’immense livre de la nature […] dans une langue mathématique » (Il Saggiatore, 1623). Le savant qui maîtrise cette langue serait donc capable de produire une « connaissance [… qui] s’égale en certitude objective à la connaissance divine » (Dialogue des grands systèmes, 1638). En d’autres termes, c’est parce que le réel est en lui-même mathématique qu’on doit le représenter sous la forme exacte de modèles eux-mêmes mathématiques [42]. Ce postulat ontologique sera contesté un siècle plus tard par un philosophe italien, Giambattista Vico (1725). Mais pour la plupart des physiciens, à l’instar de Richard Feynman, il est toujours plus ou moins admis comme une évidence…

Qu’en est-il en économie ?
Le retour à Galilée pour comprendre le sens de la mathématisation en économie se justifie pour au moins deux raisons : d’abord, parce qu’on peut considérer Galilée comme le premier savant moderne à avoir recouru de manière systématique au langage mathématique en science [43] ; ensuite, parce que les philosophes politiques n’ont pas tardé à imiter sa démarche et à la transposer dans l’étude du champ social. Ainsi le projet de Thomas Hobbes était d’appliquer la méthode galiléenne à l’analyse du fait politique. Quelques décennies plus tard, William Petty, auteur d’un ouvrage intitulé « Essai d’Arithmétique politique » (1680), définira son programme de recherche en utilisant les mêmes expressions que Galilée : « La méthode que j’emploie n’est pas encore commune […] Au lieu de me servir de termes au comparatif […], j’ai adopté la méthode qui consiste à m’exprimer en termes de nombres, poids et mesures » [44]. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les physiocrates élaboreront le premier modèle économique à partir d’une arithmétique plutôt sommaire. Turgot et la plupart des économistes classiques délaisseront les mathématiques pour des raisons méthodologiques – ils jugent la réalité économique trop complexe pour être représentée sous la forme d’un modèle mathématique – mais aussi idéologiques : plus ou moins implicitement, ces auteurs considèrent les mathématiques et les statistiques comme le symbole de l’immixtion de l’Etat dans la sphère économique (cf. François Fourquet). A la fin du XIXe siècle, après que le philosophe mathématicien Antoine Cournot (1838) leur eut ouvert la voie, les néoclassiques entreprirent de mathématiser systématiquement l’économie ce qui leur valut l’hostilité des économistes orthodoxes dominants : Léon Walras dut s’exiler en Suisse pour trouver un cadre universitaire favorable à l’accomplissement de ses travaux. L’économie mathématique qui naît de la révolution « marginaliste » est calquée sur le modèle de la mécanique classique, la physique héritée de Newton - Laplace. Ainsi Stanley Jevons déclare vouloir élaborer « une mécanique de l’utilité et de l’intérêt personnel » tandis que Walras se réfère à la physique galiléenne [45]. Et Vilfredo Pareto, avant d’hériter de la chaire d’économie de Walras à Lausanne, avait soutenu une thèse de physique sur « L’Equilibre des corps solides ».

Comment interpréter cet alignement de l’économie politique pure et mathématique sur la physique classique ? Doit-on en déduire l’existence d’une isomorphie parfaite entre le monde des phénomènes physiques et celui des échanges marchands qui justifierait l’emploi des mêmes outils dans deux disciplines différentes ? Walras n’a jamais cherché à entretenir cette illusion ontologique – une « illusion objectiviste » dirait Husserl [46]. Son projet, comme celui de Jevons, était de faire de l’économie politique pure une science nomothétique, exacte, ce qui, dans leur esprit, impliquait l’imitation servile de la science qui constituait alors et qui constitue toujours le modèle idéal de scientificité ; par voie de conséquence, cette option signifiait la mathématisation de l’économie. C’est ce transfert mimétique de la physique vers les sciences économiques que condamneront les représentants de l’école autrichienne, et notamment Von Hayek [47].

Il est évident que des modèles économiques conçus dans cette optique ne peuvent être des modèles réels. Leurs auteurs sacrifient en toute conscience la pertinence sur l’autel de la rigueur. Certains d’entre eux, dans des moments d’autodérision, comparent leur démarche à celle de l’ivrogne qui cherche au pied d’un lampadaire un trousseau de clefs perdu dans une ruelle obscure ; et qui répond à celui qui lui demande pourquoi il s’obstine en vain : « parce qu’ici il y a de la lumière ». Il s’agit bien évidemment de la lumière de la raison. Ainsi Robert Solow a pu écrire : « N’oublions pas que nous nous intéressons à une histoire simplifiée à l’extrême, à une « parabole » que mon dictionnaire définit comme une fiction ou allégorie […] On n’attend pas d’une parabole qu’elle soit vraie mais qu’elle soit bien faite. [….] La bonne théorie essaie habituellement de vous raconter quelque chose même si ce n’est pas la vérité littérale » [48].

DU DENI DE LA REALITE A L’EVICTION DE LA CULTURE ET DE LA VIE

« Cette fois la fameuse reductio scientiae ad mathematicam permet de remplacer ce qui est donné dans la sensation par un système d’équations où toutes les relations réelles se dissolvent en rapports logiques entre des symboles artificiels. C’est cette substitution qui permet à la science moderne d’accomplir sa tâche, de produire les phénomènes et les objets qu’elle veut observer. Et le postulat est que ni Dieu ni esprit malin ne sauraient changer le fait que deux et deux font quatre. »
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne.

Poussé à l’extrême, un tel déni de la réalité peut effectivement conduire la science économique à l’autisme. Mais il n’y a là aucune fatalité. Il est parfaitement possible de combiner recours aux mathématiques et désir de coller au réel. Par exemple, en adjoignant à un modèle économique mathématique pur des hypothèses réalistes de manière à le rapprocher au plus près du concret. On passe ainsi d’une économie mathématique à ce que Henri Guitton appelle une économétrie positive… ou , selon la formule de Lakatos, du « noyau dur » à la « ceinture de protection » [49]. Ce procédé présente l’indéniable avantage de ne faire courir le risque de la réfutation par les faits qu’aux modèles économétriques appartenant à la ceinture de protection, et d’immuniser définitivement contre le couperet empirique le modèle théorique pur de base – celui qui symbolise le totem du courant dominant de la science économique contemporaine. Périssent les modèles de la « ceinture de protection », le « noyau dur » demeure !

Que ces modèles économiques mathématiques soient purement formels, réels ou nominaux, ils sont tous victimes du même vice de conception que la physique, en l’occurrence de la pauvreté sémantique du langage mathématique. Par nature et par destination, ils ne peuvent appréhender la réalité économique que sous l’angle du quantitatif, à travers ce que Michel Henry appelle des « équivalents objectifs idéaux quantifiables et mathématisables ». En conséquence, ils en donnent une représentation tronquée. Et de même que la physique moderne apparaît comme « la science d’un monde sans l’homme », l’économie ainsi formalisée constitue, pour reprendre une formule du jeune Marx, « la forme achevée du reniement de l’homme » - « l’auto-négation de la vie », écrit Michel Henry. L’économie théorique ne fait alors que paraphraser l’économie réelle dans sa manière de traiter ou de maltraiter l’homme ; sans recul critique, elle tend vers l’apologétique en rejetant hors de son champ tout ce qui n’est pas mathématisable : les hommes, leur vie, leurs sentiments, leur culture, les rapports sociaux, les conflits, l’histoire…

« Il y a quelque chose d’irréductible dans ce que nous sommes – soutenait le philosophe Henri Lefebvre [50] - Il y a le nombre et il y a le drame. Et si au nom de la scientificité vous éliminez le drame, vous éliminez l’essentiel. » Le jugement de Jean-Marie Domenach est encore plus sévère : « La réduction mathématique de la réalité engendre une homogénéité au bout de laquelle se trouve le totalitarisme, sous sa forme dure (fascisme, communisme) ou sous sa forme molle vers laquelle semblent s’acheminer les démocraties libérales » [51]. Ce « totalitarisme mou » menace non seulement lesdites sociétés occidentales mais également l’université, instance, jusqu’à présent, à peu près épargnée. Michel Henry attribue la dérive « totalitaire » de cette dernière à « l’irruption » en son sein de la technique et du projet galiléen, sanctionnée par l’expulsion de la culture, l’élimination de la philosophie et « la mise hors jeu de la subjectivité ».
Ne faillant pas à leur devoir, les économistes mettent à profit les réformes universitaires pour appuyer ce mouvement général avec un zèle appliqué. Tout porte cependant à penser que, en bannissant de leurs facultés la culture et l’esprit critique au nom de la science et en vertu de principes galiléens, ils préparent le terrain à leur propre éviction par les gestionnaires. Ceux-là n’auront alors pas un gros effort à fournir pour parachever l’œuvre de leurs prédécesseurs : « la destruction pure et simple d’une Université vouée à la culture » (Michel Henry).

Michel Barrillon, Note. Aix en Provence, mars-avril 2004


[1Le thème de cette conférence avait pour sous-titre : « transmission des savoirs ». Mais transmettons-nous des savoirs ou des connaissances ? Sur la distinction connaissances / savoirs, cf. André Gorz, L’immatériel. Connaissance, valeur et capital, Paris, 2003, Galilée.

[2L’ambiguïté du mot économie – économie théorique / économie concrète – permet de comprendre le titre de cette note selon quatre combinaisons possibles, chacune signifiante.

[3Tchouang-Tseu cité par Jean François Billeter, Etudes sur Tchouang-Tseu, Paris, 2004, Editions Allia.

[4Michel Serres, Hermès V. Le passage du nord-ouest, Paris, 1980, Editions de Minuit. Michel Serres, qui ne fait pas dans la demi-mesure, ajoute : « Ceux qui gèrent et courent les postes, se réunissent et s’unissent, et ceux-là gouvernent, sans rien plus savoir. La situation interne reproduit la situation externe. On ne s’étonnera pas de la ressemblance entre les princes de la science et les princes ordinaires du monde. Aussi incultes et barbares, aussi bouffis de suffisance et de volonté de puissance. »

[5In « Un lieu pour renouveler le questionnement contemporain », Le Monde, 29 juin 2001.

[6Pierre Bourdieu (sociologue), extraits de la conférence donnée à Athènes en mai 2001 cités dans la revue Agone, n° 29-30, 2003. Jean-Claude Michéa (philosophe), L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, Castelnau-Le-Lez, 1999, Climats. Dany Robert Dufour (philosophe et psychanalyste), L’art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capital total, Paris, 2003, Denoël.

[7Max Weber, Le métier et la vocation de savant (1919), op. cit.

[8F. Nietzsche, Schopenhauer éducateur, in Considérations inactuelles III & IV, Paris, 1990, Gallimard.

[9Concernant Adolf Eichmann, voir par exemple Günther Anders, Nous fils d’Eichmann [1988], Paris, 2003, Rivages, ou Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem [1963], Paris, 1997, Gallimard.

[10Cornelius Castoriadis, Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe III, Paris, 1990, Seuil.

[11Michel Henry, La Barbarie, Paris, 1987, Grasset. L’usage qui est fait ici des positions défendues par ce philosophe est conforme au programme que Theodor W. Adorno définissait en 1946-47, dans Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilée : « mettre tous les arguments réactionnaires contre la civilisation occidentale au service de l’Aufklärung progressiste. » (Paris, 1991, Payot).

[12« Quand les professeurs ont ravi la place des prêtres, ils ont tout aussitôt adopté leur langage, et les nouveaux cabalistes, pour avoir changé de prétexte, n’ont pas pour autant changé de mœurs. » M. Serres, op. cit.

[13Cité par Pierre Thuillier, La grande implosion. Rapport sur l’effondrement de l’Occident. 1999-2002, Paris, 1995, Fayard.

[14Joseph Stiglitz, La grande désillusion, Paris, 2002, Fayard. Il est à noter que, au XVIIIe siècle, une controverse du même type a opposé l’abbé Galiani, auteur du Dialogue sur le commerce des blés (1769), et Diderot aux Physiocrates, constructeurs de modèles théoriques abstraits sans rapport avec la réalité.

[15« Il refuse ce qui heurte et contrarie sa propre vision. Ces résultats, il les examine à l’intérieur d’une discipline et à partir d’une cause unique, la clé des énigmes. Il les rapporte à un système de théories dont on reconnaît l’autorité ». Son paradigme : « rien ou presque, ne lui échappe ni ne lui résiste. Oui expliquer consiste à révéler cette cause […] qui ramène l’inconnu au connu. ». Serge Moscovici, La machine à faire des dieux, Paris, 1988, Fayard.

[16« Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » telle était, selon Emmanuel Kant, « la devise des Lumières ». Plus loin, il ajoutait : « Mais pour ces Lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et la plus inoffensive parmi tout ce qu’on peut nommer liberté, à savoir celle de faire un usage public de sa raison sous tous les rapports. » in Qu’est-ce que les Lumières ? [1784].

[17François Rachline, « Aujourd’hui, l’économie est une science qui ne pense pas ? », Le Monde, 22 novembre 1994

[18Louis Dumont, Homo Aequalis. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, 1977, Gallimard. Si je devais exprimer mon point de vue sur la question, il serait à la fois agnostique et constructiviste.

[19Les économistes mathématiciens ne sont pas les seuls à fétichiser les mathématiques ; les mathématiciens qui se piquent d’économie également. Ainsi, Ivar Ekeland. Dans un article récent, il explique qu’il a attendu une quinzaine d’années une évolution de la théorie économique suffisamment novatrice pour ouvrir le champ à l’analyse mathématique et lui donner ainsi les attributs d’une théorie scientifique. In « Le décryptage de l’économie », Pour la science, n° 300, octobre 2002.

[20Rappelons que Alfred Binet (1857-1911) a conçu le test destiné à mesurer le « quotient intellectuel » des individus.

[21Ainsi , au cours de la conférence donnée le 7 février 2001 à la faculté des Lettres d’Aix en Provence sur le thème « Le libéralisme économique décrypté », Bernard Guerrien parlait de l’économie des économistes alors que son auditoire, si l’on se fie aux questions des intervenants, croyait qu’il était question de l’économie quotidienne, concrète.

[22Même idée chez Simon Clarke (1982) : « Observer que ses [théorie néoclassique] abstractions ne correspondent pas à la réalité ne constitue pas une critique de l’analyse marginaliste : en effet, dans la mesure où le monde réel ne s’accorde pas avec les abstractions du marginalisme, ce n’est pas la théorie économique qui est dans l’erreur, mais le monde réel qui manifeste la nécessité d’être réformé ». cité par Paul Jorion, « Les déterminants sociaux de la formation des prix de marché. L’exemple de la pêche artisanale », La Revue du MAUSS, n° 9, 3ème trimestre 1990.

[23La définition substantive classique englobe dans l’économie les activités de production, répartition et consommation des richesses matérielles. La définition formelle habituellement citée est celle de L. Robbins : « le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares qui ont des usages alternatifs ».

[24Raison pour laquelle le photographe Sebastiao Salgado, alors jeune économiste brésilien envoyé en Afrique sahélienne dans le courant des années 1970, s’est trouvé intellectuellement démuni devant le « spectacle » de la famine.

[25Castoriadis soutient que, sans « l’hypothèse de la séparabilité totale, aussi bien à l’intérieur du champ économique qu’entre ce champ et les processus historiques sociaux ou même naturels », « l’idée d’un calcul économique », et « avec elle l’idée de la rationalité de l’économie » s’effondrent. En d’autres termes, aucune recherche nomothétique en économie n’est possible. in Le mythe du développement, sous la direction de Candido Mendès, Paris, 1977, Seuil. Notons au passage que, chez Guy Debord, l’idée de « séparation », notamment de l’économie, est au cœur de la critique de la « société du spectacle ». Cf. la présentation d’Anselm Jappe dans Guy Debord, 1998, Editions Sulliver et Via Valeriano.

[26Même jugement chez le cybernéticien Norbert Wiener : « Le succès de la physique mathématique a rendu l’homme des sciences sociales jaloux de sa puissance, sans qu’il comprenne vraiment les attitudes intellectuelles qui y avaient contribué. L’usage de formules mathématiques avait accompagné le développement des sciences de la nature et devint la mode des sciences sociales. Exactement comme des peuplades primitives adoptent les modes occidentales d’habillement cosmopolite et du parlementarisme à partir d’un vague sentiment que ces accoutrements et rites magiques les porteront d’emblée au niveau de la culture et de la technique modernes, de même les économistes se sont forgé l’habitude d’affubler leurs idées plutôt imprécises du langage infinitésimal. » Joan Robinson et Norbert Wiener sont cités par Castoriadis dans Les carrefours du labyrinthe, Paris, 1978, Seuil.

[27Honoré de Balzac, Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau.

[28Philippe Roqueplo, « L’expertise scientifique, consensus ou conflit ? », Paris, Editions Autrement, 1992.

[29« La plupart du temps, - écrit Michel Serres (op. cit.) - ces coupures [science/ idéologie] dessinées par un geste analogue à celui du prêtre découpant un espace du ciel, sont des partages de pouvoir, et les problèmes qu’elles engendrent sont moins d’épistémologie que de politique. Nul n’a jamais enclos un champ que pour dire : ceci est à moi. Le merveilleux est qu’il trouve toujours des gens assez naïfs pour le croire. »

[30Pour la petite histoire, il eut le prix Nobel de … Chimie en 1908. Par la suite, il affirma que jamais les hommes ne trouveraient d’application pratique aux découvertes d’Albert Einstein. Sans commentaires.

[31L’observation vaut également pour d’autres disciplines comme l’écologie ou l’histoire (Robert W. Fogel et Douglass C. North doivent leur prix Nobel d’économie à leur approche économétrique de l’histoire)…

[32cf. Roger Guesnerie, « la modélisation est un espace de laïcité intellectuelle », Alternatives Economiques, hors-série n° 57, 3ème trimestre 2003

[33Les deux arguments sont indissociables. Un collègue économiste mathématicien me faisait observer que, grâce aux mathématiques, les hommes avaient réussi à envoyer des fusées sur la lune (sic). On peut ajouter qu’ils font également exploser des bombes nucléaires. Ainsi, le « grand mathématicien » Joseph Von Neumann, co-inventeur de la théorie des jeux, « joua comme consultant un rôle central dans la construction de la bombe A à Los Alamos où, notamment, il modélisa mathématiquement le modèle de la réaction en chaîne » avant de déterminer « à quelle hauteur les militaires devaient faire exploser [ladite bombe] pour que les dégâts soient aussi importants que possible ». Les 6 et 9 août 1945, les habitants de Hiroshima et Nagasaki ont pu apprécier à leur juste mesure la neutralité et l’efficacité des mathématiques. Cf. Pierre Thuillier, op. cit., et Philippe Breton, Une histoire de l’informatique, Paris, 1990, Seuil.
Selon Hannah Arendt (op. cit.), lorsque « la science actuelle dans son inquiétude allègue des réussites techniques pour « prouver » que nous avons affaire à un « ordre authentique » donné dans la nature, elle paraît s’enfermer dans un cercle vicieux… »

[34Y compris par ceux qui ont rédigé le « Contre-appel pour préserver la scientificité de l’économie », Le Monde de l’économie, 31 octobre 2000.

[35Michel Serres, Hermès 1. La communication, Paris, 1969, Editions de Minuit.

[36Richard Feynman, La nature de la physique, Paris, 1980, Seuil. A. C. Crombie cite le propos de Platon dans son Histoire des sciences de Saint Augustin à Galilée (400-1650), Paris, 1959, PUF, 2 tomes. Pour illustrer la fonction d’exclusion du langage, on peut aussi, tout simplement, considérer le rôle discriminant que jouent les mathématiques dans le choix par les étudiants de la filière AES ou de la filière Economie et Gestion.

[37Quand le Christ utilisait des paraboles pour transmettre un message, elles n’étaient pas du type : y = ax2 + bx + c !

[38Propos concernant Léonard de Vinci, cité in Pour la science, mai-août 2000, « Léonard de Vinci ». Ne serait-ce qu’à travers la perspective, les mathématiques ne sont pas absentes des tableaux de Léonard de Vinci. Mais nul doute que si on les réduisait à leur structure géométrique, ils ne provoqueraient pas la même « émotion esthétique ».

[39Feynman précise : « les mathématiques sont un langage plus le raisonnement, comme une logique ajoutée au langage » op. cit.

[40Gusdorf, « La révolution galiléenne », Encyclopaedia Universalis, Volume 7, 1970

[41Distinction d’André Régnier, Les infortunes de la raison, Paris, 1966, Seuil. Un semblable dilemme s’est posé à propos du « principe d’économie » ou encore du « principe de moindre action ». Pour la plupart des savants, aux XVII & XVIIIe siècles, « le principe d’économie [est] inscrit ontologiquement dans la structure des phénomènes » ; en conséquence, ils développaient « une conception théologique de la nature […] enracinée dans la conviction profonde que l’ordre et l’économie de la nature reflètent les desseins du Créateur ». Cette interprétation est critiquée, entre autres, par D’Alembert et, plus tard, par Henri Poincaré : selon ces auteurs, le principe d’économie n’a pas pour origine la nature (ou la volonté du Créateur) mais la science ; il ne renvoie qu’à des « représentations mathématiques » retenues pour leur « efficacité théorique ». Cf. Véronique Le Ru, « Maximum et minimum : le finalisme en question », Les Cahiers de Science et Vie, n° 68, avril 2002. On pourrait observer un débat du même type à propos de la dialectique.

[42Même conviction chez Leibniz (1646-1716) : « Au fur et à mesure que Dieu calcule, le monde est fait », cité par Castoriadis, 1977, op. cit.

[43Il est à noter que Galilée souhaitait être engagé par le grand Duc de Florence en qualité de mathématicien et de philosophe pour le prestige accordé à ce statut … et pour les avantages matériels en résultant. Cf. la position enviable de Tycho Brahé (1546-1601). Le recours au langage mathématique par les savants de cette époque peut s’expliquer par la conjonction d’une série de facteurs : notamment, culturels (la mentalité d’hommes d’affaires, la tradition de la kabbale juive…) et méthodologiques : les Grecs avaient mis en évidence la rigueur exemplaire du raisonnement mathématique ; cette qualité étant acquise, s’y ajoutait la froideur du langage qui pouvait séduire les savants du XVIIe siècle pour les raisons évoquées ci-dessus.

[44Cité par François Fourquet, Richesse et puissance. Une généalogie de la valeur, Paris, 1989, La Découverte.

[45Cf. entre autres la thèse de Michel Gutsatz, Economie, physique, mathématiques : de l’Economie politique à la science économique (1776-1910). Essai sur la constitution d’une science, Université d’Aix-Marseille II, 1985… Michel Henry consacre plusieurs pages de son livre – La Barbarie, op. cit. – à l’application du projet galiléen aux sciences humaines et singulièrement à l’économie politique.

[46« C’est bien à juste titre – écrit Habermas – que Husserl critique l’illusion objectiviste, cette illusion des sciences selon laquelle il y aurait un en-soi de faits déjà structurés en lois et qui masque la constitution de ces mêmes faits, de sorte que n’apparaît plus combien la connaissance et les intérêts du monde sont entremêlés. » in La technique et la science comme « idéologie ». La fin de la métaphysique, Paris, 1978, Denoël/ Gonthier.

[47F. Von Hayek, Scientisme et sciences sociales [1952], Paris, 1986, Plon-Agora.

[48R. Solow cité par Bernard Rosier, Croissance et crise capitalistes, Paris, 1975, PUF.Cf. également l’article de Robert Solow publié dans l’AER, mai 1974.

[49cf. Jean-Paul Azam, « le programme de recherche néoclassique », note de recherche, Aix, 1981.

[50cité in Structuralisme et marxisme, Paris, 1970, UGE.

[51In Le mythe du développement, op. cit.. Même idée chez Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne (1961) et La crise de la culture (1972). Michel Serres parle d’une « thanatocratie » engendrée par « l’alliance raisonnée de la raison théorique, de la raison praticienne et de la raison calculatrice, prévisionnelle, finalisée ». in Hermès III. La traduction, Paris, 1974, Editions de Minuit.

 
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