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mai 2002

« La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux »
Hannah Arendt, Le système totalitaire

Lisez la réponse d’André Orléan à ce texte

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Quelques remarques sur une conférence d’André Orléan

Julien Mattern - Mai 2002

Quelques remarques sur une conférence d’André Orléan consacrée aux « fondements microéconomiques de la confiance »

C’est avec une curiosité bienveillante qu’on pouvait attendre une conférence d’André Orléan sur le thème de l’incertitude en économie. L’économie des conventions possède en effet (au moins a priori) sur ce sujet un avantage incontestable sur les discours orthodoxes, qui se bornent le plus souvent à quelques variations sur les thèmes de l’équilibre général, de la rationalité individuelle et de la concurrence plus ou moins pure et parfaite : elle semble s’inscrire en faux contre les raisonnements portant sur des individus abstraits, sans interrogation (mais pas sans conséquences…) sur le type de société souvent présupposé et parfois engendré par les prescriptions économiques qu’ils induisent. D’ailleurs pendant sa conférence consacrée aux fondements microéconomiques de la confiance, A. Orléan n’a pas manqué de nous rappeler à quel point son propos était "H-E-T-E-R-O-D-O-X-E", en totale opposition à "ce qu’on voudrait nous faire croire". Néanmoins, à la suite de cette conférence, et de la lecture de son article paru dans la revue du MAUSS et repris dans un numéro de Problèmes économiques [1], les questions qu’on ne manquera pas de se poser sont les suivantes : En quoi l’approche défendue par André Orléan sur ce thème diffère-t-elle de ce qu’elle prétend critiquer ? En quoi permet-elle de dévoiler la fausseté de l’idéologie individualiste dont les analyses "orthodoxes" sont porteuses ? Et finalement : qu’apporte ce point de vue aux sciences sociales, mis à part un certain "raffinement" de présupposés qui n’en restent pas moins totalement absurdes, ou quelques fausses révélations du genre « les agents peuvent se tromper rationnellement » ?

Plutôt qu’une argumentation rigoureuse, nous présentons ici quelques impressions recueillies à la suite de la conférence, dans le but de suggérer ce que pourrait être l’apport véritable de ce type d’analyses : à savoir non pas des éléments de compréhension des phénomènes qu’elles prétendent expliquer, mais le dessin méticuleux de la société littéralement catastrophique à laquelle elles vouent implicitement notre monde futur.

Nous voulons dire d’abord à quel point nous semble inutile et stérile la démarche qui consiste à examiner sans relâche les mêmes « modèles » simplistes qui séduisent tant les économistes (et ce quelle que soit leur « bonne volonté » pour sortir de l’orthodoxie). Surtout lorsqu’on la compare à la plupart des analyses sociologiques sérieuses sur les mêmes questions.

Au cours d’un long et exhaustif exposé d’une situation d’échange (une robinsonnade, qui ici tient lieu de modèle fondateur) tirée d’un article de David Kreps [2], on nous exposa ainsi les moyens (toujours « rationnels », bien sûr), par lesquels un agent "B" peut faire comprendre à un agent "A" qu’il est digne de confiance bien qu’ayant un intérêt évident à tromper ce dernier au moment où l’occasion se présentera à lui. Ni le simple contrat, ni un quelconque serment n’apparaissant possibles dans ce cadre étroit, il apparaît qu’il faut, d’une manière ou d’une autre faire appel (et voici la révélation) à des liens non réductibles à la logique marchande (et non générés par le marché), pour fonder l’échange marchand lui-même : autrement dit une « convention ». Plus généralement, Orléan en distingua trois types à la fin de sa conférence : convention relevant du « mimétisme informationnel », convention de type « autoréférenciel », et convention « légitimée ».

Pour séduisante qu’elle est, cette conclusion n’en reste pas moins une évidence : nul besoin des sophismes microéconomistes pour comprendre que le capitalisme marchand n’a pu (et ne peut) se développer qu’en se servant de normes sociales typiques de liens sociaux pré- ou non-capitalistes, qu’il est par lui-même bien incapable de générer. Des formes de lien social qu’il tend par ailleurs à détruire, dans le mouvement même de son développement. Ainsi, sans s’étendre sur l’importance de la croyance religieuse à l’origine du triomphe de « l’esprit du capitalisme » (cf. Weber), on pourrait citer de nombreuses traits de caractères qui, tels l’amour du travail bien fait, le respect d’autrui (y compris hors de toute procédure contractuelle), ou le sentiment de confiance envers l’avenir et les autres, constituent à la fois des conditions indispensables aux échanges et aux décisions économiques, et les points d’achoppement les plus criant des théories microéconomiques.

La seule originalité, ici, c’est que l’on prétend déceler cette nécessité au cœur même des analyses économiques les plus orthodoxes [3], avant (et c’est là, selon nous, que l’entreprise est la plus contestable), de s’efforcer de « générer » méthodiquement, à partir de ces mêmes hypothèses, les conditions sociales qui la satisferaient. Tant dans le raisonnement que dans les « résultats » obtenus, cette démarche nous paraît aller totalement à l’inverse de ce que serait une analyse pertinente des phénomènes de confiance dans les échanges marchands. Et même avec toute la bonne volonté du monde et des a priori très positifs sur ses auteurs, on discerne mal l’intérêt de cette littérature qui se veut critique et pourtant persiste à raisonner complètement à l’envers : comment cet individualisme méthodologique qui appuie toutes ses analyses sur des abstractions totalement infondées pourrait-il, par la magie du raisonnement, permettre de comprendre une réalité infiniment plus complexe et (heureusement) plus riche, à commencer par la confiance ? Plutôt que de s’extasier avec A. Orléan sur des conclusions qui, notamment dans le cas de la « convention légitimée », reviennent en fait à « réinventer le concept de norme sociale » (grande découverte !), sans doute faudrait-il interroger la science économique sur son incapacité totale à expliquer, au-delà de quelques généralités infra-sociologiques, la genèse et la perpétuation de phénomènes qui, au fond, ne sont que les caractéristiques d’une société « décente » [4].

Nous ne poursuivrons pas sur le caractère extrêmement simpliste de ce type d’analyses, ce que A. Orléan semblait d’ailleurs tout prêt à reconnaître : « Il est vrai que ce modèle est peut-être un peu simpliste », avoua-t-il à la fin de son exposé sur le « modèle » de Kreps. Mais ce fut pour ajouter immédiatement : « Mais on peut le compliquer : regardez : (...) » Et d’expliquer comment en prenant non plus un seul individu mais « un grand nombre de "Ai" différents » en face de "B", on aboutit à des choses « beaucoup plus intéressantes ». Il serait temps qu’on admette définitivement, dans certains milieux, que le contraire de "simpliste", c’est peut-être "pertinent", "adéquat", "réaliste", mais certainement pas "compliqué". "Compliqué" n’est que le contraire de "simple". Un « modèle » peut tout à fait être très "compliqué", sans pour autant apporter quoi que ce soit à la compréhension du monde. En entendant de pareilles phrases, on a du mal à ne pas croire que la sophistication à outrance de toutes les robinsonnades imaginables joue avant tout un rôle de réassurance collective pour des chercheurs en quête de sérieux et de reconnaissance scientifique. Le problème vient bien des fondements mêmes de ce genre de raisonnement, en aucun cas de son degré de complexité. C’est bien l’ambition d’expliquer la "genèse" de phénomènes de confiance au sein d’une société purement individualiste (c’est-à-dire d’une sinistre chimère) qu’il faut abandonner.

Qualifier d’« intéressante » une analyse qui consiste à « démontrer » qu’une méthode et des présupposés totalement absurdes aboutissent à des résultats « insuffisants pour comprendre la réalité », c’est faire preuve, au mieux, d’une extrême naïveté, au pire d’une coupable complaisance. On préférera ici retenir l’hypothèse de la naïveté : et il en faut beaucoup pour continuer à croire ainsi qu’il suffirait de « prouver » leur fausse route aux microéconomistes orthodoxes pour les faire changer d’avis, ou même pour simplement limiter la portée de leur discours. Comme si la vérité sur la microéconomie n’avait pas été démontrée depuis longtemps, comme si le débat scientifique était aujourd’hui « libre » et « constructif ». Comme si, dans l’état actuel du rapport de force, il ne suffisait pas aux économistes dominants d’ignorer purement et simplement tout ce qui pourrait les déranger vraiment. Comme si, surtout, on pouvait impunément (pour soi et pour les autres) persister à raisonner complètement à l’envers.

Car on aurait tort de s’en tenir au simple constat d’inutilité de ces analyses, avec la tentation de rejeter l’économie (et ses « résultats ») dans la sphère des purs « comportements économiques », sans regard sur leurs implications sociales et politiques. En effet l’économie (et singulièrement la microéconomie) est d’une certaine manière, qu’elle le veuille ou non, une science sociale : c’est-à-dire qu’elle présuppose toujours des contextes sociaux bien particuliers, qu’elle contribue en retour à façonner et à (dé)légitimer, par les injonctions pratiques qu’elle distille bien souvent. Et sur ce plan, sans doute y a-t-il dans la conférence donnée par André Orléan quelques révélations. Ainsi, il est particulièrement frappant de constater que la quasi-totalité des modèles et des « exemples concrets » choisis pour les illustrer, relèvent de situations qu’on pourrait aisément qualifier de « catastrophiques ».

Comment qualifier autrement, par exemple, le (fameux) cas de la salle de cinéma en feu ? Des individus y sont placés devant une alternative pour le moins embarrassante : l’univers des choix possibles est constitué par deux portes, dont une seule permet de sortir vivant de la salle. Notons immédiatement que, pour catastrophique, cette situation n’en est pas pour autant violente : ainsi, malgré la proximité imminente de la mort, et l’absence totale d’une quelconque maîtrise sur les événements, personne ne cède à la panique, personne ne se jette brutalement sur les autres pour sortir le premier, ni n’oblige qui que ce soit par la force à tester les portes pour lui. Chacun attend son tour, patiemment, en observant méticuleusement ce que font les autres afin d’en tirer le plus d’ « informations » possible, puis traite ces informations, toujours aussi calmement et méticuleusement, avant de prendre sereinement la décision qui déterminera son sort.

On nous accordera qu’il y aurait sans doute de quoi paniquer dans une telle situation, et que le plus probable serait qu’un mouvement de foule incontrôlable se saisisse de ces individus terrorisés par l’imminence de la mort, perdus au milieu d’une multitude inconnue (c’est une hypothèse du modèle que les individus n’aient aucun lien entre eux, étant entendu qu’ils sont tous venus individuellement passer leur soirée…), dans des lieux qui ne disent rien à personne (le modèle exige bien sûr qu’aucun d’entre eux ne connaisse les plans ni la façon dont a été construit le cinéma), sans aucun moyen raisonnable [5] pour s’en sortir.

Devant l’incongruité manifeste de ce modèle, et face à une question posée par un étudiant ("Et concrètement ça peut s’appliquer à quoi ce que vous dites ?"), A. Orléan a jugé nécessaire de préciser que cette modélisation des situations de « déficit informationnel », et des phénomènes de « cascades informationnelles » [6] qu’elles génèrent, peut trouver un grand nombre d’applications, dont il a cité trois exemples, également très révélateurs :

1. Les médecins qui, ignorant tout de la nature d’une maladie, des facteurs de risque, des processus en jeu et des moyens de la guérir, finissent cependant tous par prescrire les mêmes traitements. Dans l’incertitude radicale où ils se trouvent, ils s’en remettent aux autres médecins qui possèdent peut-être plus d’information qu’eux.

2. Les électeurs des primaires américaines (!) qui lorsqu’ils veulent éliminer un candidat "C", peuvent donner une prime au candidat arrivé en tête (A ou B) dans les premiers Etats, même s’il ne s’agit pas de leur favori. Il devient "rationnel" de conforter l’avance du candidat en tête, puisque cela permet d’éliminer "C" plus sûrement. Ici, on peut qualifier le mimétisme d’"autoréférentiel", dans la mesure où les résultats des premiers Etats déterminent fortement ceux des suivants, indépendamment des "préférences véritables" des électeurs.

3. Troisième exemple (ni le moins drôle ni le moins révélateur) : le comportement de certains animaux (!!), dans une situation de partage de territoires. Un singe évitera par exemple de s’aventurer sur le territoire d’un autre s’il constate qu’aucun ne s’y risque, même si personne ne l’a jamais vu combattre : le consensus a certainement de bonnes raisons d’être tel qu’il est, et le mimétisme est ici « informationnel ».

Il serait sans doute un peu facile de voir dans les deux derniers exemples la révélation du véritable but de l’économie, à savoir la gestion d’un monde où les êtres humains seraient réduits au statut d’anthropoïdes ou d’électeurs américains. Mais comment ne pas s’interroger sur ce qui mène toutes ces analyses à passer sous silence les causes et les processus par lesquels ce genre de situation en vient à constituer l’univers normal de référence ? Complètement incapable de comprendre les phénomènes sociaux, cette microéconomie en est aujourd’hui réduite à tenter de déterminer les ressorts de l’action individuelle et collective dans un monde entièrement vidé de sens parce que rendu totalement extérieur et incompréhensible à chacun, s’imposant aux individus dans toute sa violence.

C’est ce monde-là que reflètent, explicitement parfois, implicitement souvent, les interrogations de cette économie : "comment être sûr que le garagiste auquel je confie ma voiture va bien me la réparer, et non m’escroquer dès qu’il en aura la possibilité ?" ; "comment être sûr que la personne à laquelle je viens en aide ne sera pas incitée à profiter mesquinement de cette aide pour adopter un comportement d’assisté, sans faire de réel effort pour s’en sortir ?" ; "Comment savoir si la personne que j’ai en face de moi et que j’envisage d’employer n’est pas un menteur éhonté qui va « tirer au flanc » une fois le contrat signé ?", etc etc...

Pour ces économistes, il est apparemment totalement incompréhensible que le garagiste puisse trouver tout simplement normal de bien faire son travail, que la solidarité réelle ne se limite pas au traitement comptable des "risque-chômage" et autre "risque-vieillesse", que la signature d’un contrat puisse n’être que la concrétisation formelle d’une volonté de travailler en commun avec quelqu’un... En fait, ce sont bien les caractéristiques d’un monde social à peu près décent, que la microéconomie s’interdit par nature de prendre en compte [7]. Et dans le même mouvement, elle contribue à les rendre incompréhensibles dans la vie réelle. Car les prétendus "modèles" sur lesquels elle fonde ses "analyses" sont bien plutôt des "antimodèles" : là où, s’ils étaient pertinents et efficaces, ils devraient permettre de comprendre les phénomènes en jeu (la confiance par exemple), ils rendent en fait cette compréhension proprement impossible, en faisant de ces phénomènes les reliques curieuses d’un monde définitivement archaïque. Et ce, alors même qu’il s’agit bien souvent de conditions indispensables à tout échange, et même à tout comportement raisonnable (qu’il soit « économique » ou non).

S’apercevant de cette douloureuse réalité, que lui révèlent certaines aberrations auxquelles conduit nécessairement la destruction de ce monde par la logique marchande (les coûts exorbitants de l’hypertrophie du système judiciaire américain par exemple -indispensable à la garantie des contrats, dans un monde où tout le monde est désormais suspect a priori-, qui en font s’extasier certains sur la confiance « naturelle » qui caractérise les relations sociales du sud-est asiatique…), l’économie aurait pu être amenée à faire preuve d’un peu plus de modestie, voire en appeler à plus de coopération avec les autres sciences sociales, sur les plans positif comme normatif. Au lieu de cela, elle tente désespérément de comprendre la genèse abstraite de ce monde qu’elle a pourtant commencé par nier. Les tristes modèles de départ et leurs fondements absurdes se voient ainsi étendus, sophistiqués à outrance en suivant la même logique, dans une quête désespérée vers un semblant de lien social. Et pour qualifier ce à quoi l’économie aboutit dans ces conditions, on hésite entre le ridicule et le sinistre.

Ridicule lorsqu’elle disserte sur les « jeux répétés indéfiniment », seuls à même de mener à des phénomènes « réputationnels ». Incapable de saisir ce qui fait la profondeur et la complexité du temps humain, la microéconomie en est ainsi réduite à osciller entre deux absurdités, des individus à l’existence immortelle ou réduite à une pure instantanéité. Mais le constat est surtout sinistre, lorsqu’on qualifie de « rationnelles » les solutions de fortune adoptées pour gérer la catastrophe. Car dans les situations d’incertitude radicale que nous présentent ces modèles, les procédures « rationnelles » préconisées sont bien sûr tout sauf raisonnables. Ainsi, lorsqu’on se demande comment restaurer la confiance dans une situation où personne ne peut rien dire sur les « états réels de la nature », on cite le cas de la politique de la firme Perrier au cours de la crise connue par la marque, il y a quelques années aux Etats-Unis : dans l’absence totale de certitudes scientifiques quant à la réalité et à l’ampleur du danger de la marchandise vendue, un moyen « rationnel » de s’en sortir consistait à détruire la totalité de la production d’une année, seul signe suffisamment fort pour restaurer la confiance des consommateurs [8]. Dans tel autre exemple, il s’agit de déterminer les conditions de possibilité de l’action collective dans une situation de précipitation et d’inquiétude totale, et l’on « découvre » que dans ce cas, il est « rationnel » de déléguer à une seule personne, quelles que soient son expérience, ses compétences et ses savoirs, le soin de prendre unilatéralement les décisions –l’essentiel étant là encore l’instauration de la confiance et la restauration de certitudes minimales [9]. Dans un cas comme dans l’autre, il importe peu que les mesures prises soient totalement incompatibles avec ce qu’il serait vraiment raisonnable de faire (à supposer qu’une telle solution existe) : ce qui compte, c’est de rétablir, par tous les moyens, les conditions d’une relative confiance, c’est-à-dire d’une cohésion sociale.

Permettre le maintien d’une cohésion sociale dans des situations à proprement parler catastrophiques, tel semble bien être le dessein implicite de ces analyses. Ceci dit, même dans cette optique on aurait sans doute tort de leur conférer un quelconque intérêt pour y comprendre quelque chose. Pour revenir à l’exemple du cinéma en feu : à partir du moment où on trouve réaliste (ou simplement « intéressant », « utile pour comprendre la réalité ») d’imaginer cent personnes totalement inconnues les unes des autres, dans un lieu qu’aucune d’elles ne connaît suffisamment pour savoir quoi faire en cas d’incendie, on s’interdit non seulement de comprendre ce qui se passe (encore ?) effectivement en cas d’urgence ou d’incertitude, là où subsiste une société à peu près "décente" ; mais on fournit en outre des outils bien peu efficaces pour se sortir des situations auxquelles les décisions actuelles et futures (en matière économique, sociale et politique) nous exposent de plus en plus. Ainsi, la société qu’imaginent plus ou moins consciemment les microéconomistes est presque toujours une société de masse, faite de monades individuelles mises en contact a posteriori. Et il est singulier de constater que, chez eux, celle-ci ne débouche jamais sur la violence et la remise en cause de certaines règles fondamentales : le respect de la personne physique d’autrui, celui du droit de propriété, sont notamment tenus pour immuables et éternels, tout comme d’ailleurs la propension des individus à agir toujours conformément à leur raisonnable rationalité. On nous permettra de ne pas les suivre dans cet optimisme radical.

Le « dessein implicite » de cette microéconomie pourrait ne relever que d’une bienveillante naïveté, si ces mêmes analyses ne s’inscrivaient pas le plus souvent dans tout un système idéologique et politique tendant (consciemment ou non) à détruire effectivement toutes les conditions sociales qui en prouvent (encore ?) l’absurdité et l’inutilité. Autrement dit, dans un monde où la confiance finit effectivement par devenir une exception incompréhensible, cette microéconomie se trouve de plus en plus encouragée à développer ses sinistres modèles. Qu’elle y trouve confirmation ou non (comme c’est le plus probable) est peut-être secondaire, au vu de son véritable but, qui s’avère être la gestion des comportements les plus stupides, des extrémités les plus ultimes auxquelles doit en venir l’être humain, réduit au pur principe d’autoconservation qu’elle postule comme étant sa nature profonde. A savoir les mouvements de masse, le suivisme, l’imitation irraisonnée, le tout en maintenant le cadre (surréaliste dans ces conditions) d’une société non violente et parfaitement respectueuse du Droit… Toutes les caractéristiques d’une civilisation qui s’écroulerait, pacifiquement et dans l’ordre, sans que personne n’y trouve rien à redire.

A. Orléan n’a pas manqué de revenir sur un exemple célèbre (cf. Grannoveter), celui de l’automobiliste standard qui, s’arrêtant dans un restaurant au bord de l’autoroute, choisit de laisser, ou non, un pourboire. L’idée étant que, dans ce cadre de jeu « non répété », on ne peut pas appliquer les mécanismes classiques de la confiance. D’un point de vue économique, l’automobiliste n’a aucune raison d’en laisser vu que sa "réputation" n’est pas en jeu dans un endroit où il ne repassera probablement jamais. Pour résoudre le problème de confiance posé ici, sans doute le microéconomiste progressiste préoccupé de justice sociale trouverait-il « rationnel » de promouvoir la « répétition infinie » de ce triste jeu…

Les situations exemplaires citées ici ne permettent sans doute pas de comprendre ce qui se passerait réellement si le monde finissait par leur ressembler totalement. Mais au-delà même de cette question, on nous accordera qu’il y a plus de raisons de se méfier que de se réjouir devant le tableau suggéré par ces (innombrables) exemples : celui d’un monde où la vie politique ne serait plus rien d’autre que l’application d’un jeu électoral sinistre, où il n’y aurait plus que des automobilistes anonymes errant éternellement sur des autoroutes infinies, et des cinémas en flammes se refermant sur des êtres perdus dans des lieux qui ne leur disent rien, avec des gens qu’ils ne connaissent pas, et qui en sont réduits à tapoter fébrilement sur leurs claviers électroniques les équations qui leurs permettront de mourir le plus tard possible en profitant des erreurs des autres.


[1A. Orléan, « Sur le rôle respectif de la confiance et de l’intérêt dans la constitution de l’ordre marchand », Revue du MAUSS, 1994 ; et « La confiance : un concept économique ? », Problèmes économiques, 1995.

[2Kreps (1990), « Corporate culture and economic theory »

[3Notons que B. Guerrien a déjà brillamment souligné les implications sociales des analyses fondés sur le modèle de l’équilibre général, … en termes de nécessité d’une centralisation policière !

[4et c’est là le plus inquiétant pour la science économique, et bien sûr pour ceux qu’elle influence et gouverne

[5Sauf à considérer comme tel le « mimétisme informationnel », qualifié ici de comportement « rationnel ».

[6Cf. Hirschleifer, Bikhchandani et Wolf, "Learning from the behaviour of others : conformity, fads and informational cascades", Journal of economic perspectives.

[7Qu’on ne se méprenne pas sur notre propos : Il ne s’agit pas ici de "naturaliser" d’une quelconque façon les caractéristiques de ce que nous opposons au monde des microéconomistes –quelque chose comme une "société décente". Celles-ci peuvent bien sûr (et c’est nécessaire d’un certain point de vue) être déconstruites et expliquées. Ceci dit le « risque » d’une telle naturalisation apparaît aujourd’hui minime lorsqu’on le compare au trait commun à toute la littérature microéconomique, à savoir son aveuglement systématique devant les enjeux sociaux dont elle est porteuse –pour ne pas dire leur occultation méticuleuse. Les économistes (qui vivent aussi dans le monde réel) sont toujours porteurs de visions normatives du monde, que l’on souhaiterait plurielles et qu’il faudrait toujours pouvoir comparer, confronter, discuter –avec d’autres visons du monde, et en se servant des apports des sciences sociales. Ce que nous déplorons dans le cas de la littérature complaisamment reprise par A. Orléan est en l’occurrence assez simple : il n’est que trop évident que le monde qui va avec est unique et indépassable, et c’est un monde catastrophique.

[8On pourrait dire la même chose des mesures gouvernementales pour « résoudre » la crise de la vache folle, ou la fièvre aphteuse…

[9Notons que c’est là reprendre à la lettre des principes proprement militaires : si comme le dit Chesterton, « dans des circonstances d’urgence on peut faire confiance à n’importe qui pourvu que ce ne soit pas à tout le monde » (Le monde comme il ne va pas), il s’agit bien là d’une extrémité, à laquelle –peut-on suggérer- il faudrait tout faire pour ne jamais arriver. Mais quand la précipitation devient le contexte normal de l’action dans un monde de plus en plus inintelligible, il semble qu’on retrouve aisément les vertus traditionnelles de l’autorité et de la discipline, au point de s’y soumettre sans réserve.

 
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