Autisme-Economie.org
Chercher
forum Chercher

A quoi sert la microéconomie ?

La microéconomie occupe une place privilégiée dans les études d’économie : c’est la seule (avec les maths.) à comporter plusieurs UV, réparties tout au long du cursus ; en outre, elle occupe une place de plus en plus importante en macroéconomie (à la recherche de " fondements microéconomiques "), en économie internationale, ... Etant donné l’utilisation abondante des mathématiques que fait la microéconomie, celle-ci pèse lourdement dans le cursus d’économie (aux difficultés propres de la matière s’ajoutent celle de l’apprentissage de techniques mathématiques relativement complexes). Cela est-il justifié, par les " résultats " ou les " outils " qu’elle fournirait ? Nous voulons, dans ce texte, montrer qu’il n’en est rien ; pour cela nous passerons en revue les grands thèmes de la microéconomie, tels qu’elle les aborde elle-même (consommateur, producteur, équilibre - en concurrence parfaite et imparfaite - " défaillances du marché ",...). Nous constaterons que la microéconomie est essentiellement un pur jeu de l’esprit, bâti sur des postulats injustifiés, et injustifiables, dans lequel l’accent est mis sur les prouesses d’ordre mathématique, sans intérêt pour l’économiste. C’est pourquoi nous proposons de supprimer les cours de microéconomie en tant que tels - la présentation des concepts de la microéconomie étant faite dans le cadre d’un (grand) cours sur les théories économiques (sans mathématiques, ou presque).

I - La Théorie du consommateur

Des individus fictifs

Cette théorie a pour point de départ des individus hypothétiques caractérisés par une relation de préférence - ou une fonction d’utilité - qui ne découlent pas d’observations données. Elles sont purement fictives, le théoricien se contentant de leur attribuer un certaine nombre de propriétés (transitivité, monotonie, continuité, convexité, etc.) qui lui serviront lors du traitement mathématique - et qu’il essaie de plus ou moins justifier par des arguments économiques. Le point essentiel ici est que les relations de préférence des membres des sociétés dont la microéconomie prétend rendre compte sont, et demeureront, inconnues (outre le fait qu’il n’y a pas de raison pour qu’elles vérifient les propriétés mathématiques qu’elle leur attribue).
La théorie du consommateur va donc consister à caractériser les " choix" d’individus fictifs, dans une univers encore plus fictif (cf. point III sur l’équilibre). Le jeu consiste à déduire les caractéristiques de ces choix à partir des hypothèses faites sur leur relation de préférence. Comme ces hypothèses sont essentiellement d’ordre mathématique, ces déductions vont prendre la forme de propositions mathématiques. Plus précisément, le problème est celui de la caractérisation des extrema d’une fonction dont les variables sont soumises à une contrainte (la contrainte budgétaire). On peut, disons dans un cours de micro 1, s’en tenir aux seules conditions du premier ordre - avec introduction de notions telles que le lagrangien -, puis en micro 2, ou 3, rajouter les conditions du second ordre (avec formes quadratiques, matrices hessiennes bordées, conditions sur les mineurs principaux), puis envisager les " solutions en coin " (conditions de Kuhn et Tucker). Voilà de quoi occuper, et faire souffrir..., les étudiants,
alors que cela n’a aucun intérêt et est même négatif (les étudiants s’habituent à manipuler mécaniquement des objets mathématiques relativement complexes qu’ils ne maîtrisent pas, sans réfléchir).

Un jeu stérile

Et puis ? Comme les relations de préférence ne sont caractérisées que par quelques propriétés mathématiques, il n’est pas question de donner une forme précise au choix du consommateur (ses demandes). Que faire alors ?
Généralement, les manuels de microéconomie proposent des " applications", qui consistent à attribuer aux consommateurs une fonction d’utilité, choisie non pas sur la base d’observations (même vagues), mais parce qu’elles respectent les hypothèses faites (monotonie, convexité, etc.) et parce qu’elles permettent de résoudre relativement facilement le problème mathématique posé expliciter les fonctions de demande du consommateur).
Voilà qui donne matière à des " exercices " divers et variés pour les étudiants, et même éventuellement à des pseudo-applications concrètes (les fonctions de demande obtenues étant confrontées à des données réelles, en jouant sur les paramètres intervenant dans la fonction d’utilité qu’on s’est " donnée " ; c’est ce que fait, par exemple, Picard, qui " attribue " la même fonction d’utilité " Cobb-Douglas " à l’ensemble des ménages d’un échantillon).*Ces soit-disant " applications " sont évidemment sans aucun intérêt, le consommateur considéré demeurant fictif - il l’est même plus qu’avant, puisqu’il est affublé d’une fonction d’utilité complètement arbitraire.
Après le détour par les " applications " (censées faire plus concret), les traités de microéconomie reviennent à l’approche " générale ", qui consiste à ne pas donner une forme précise aux fonctions d’utilité, tout en faisant un certain nombre d’hypothèses à leur propos, avec pour objectif d’en déduire des " résultats ", qui ne peuvent être que d’ordre qualitatif - par exemple, la décroissance de la fonction de demande. On pourrait penser qu’on peut facilement établir cette dernière propriété, mais il n’en est rien ! Pour espérer le faire, il faut introduire les effets substitution et revenu, et donc une nouvelle notion : la fonction de demande compensée, avec développements mathématiques (passablement lourds) à la clé. Ce qui ne présente, là encore, aucun intérêt, puisque cette fonction suppose le maintien sur une même courbe d’indifférence, dont on ignore tout. En suant un peu, on montre que la matrice (de Slutsky) des dérivées par rapport aux prix des demandes compensées est définie négative - ce qui fait plaisir mais ne sert à rien ... _ Souvent, l’approche par les fonctions de demande compensée est invoquée à propos des indices synthétiques (notamment, l’" indice du coût de la vie "). Pourtant, on peut discuter sans problème des divers indices synthétiques, de leurs avantages et inconvénients, en ignorant tout de la microéconomie. Le raisonnement élémentaire suffit.
Indépendamment de l’intérêt de l’approche par les demandes compensées, une constatation s’impose : les microéconomistes ne parviennent à déduire aucun résultat de leurs hypothèses (même pas la décroissance de la fonction de demande). Le modèle est stérile dans le cadre même de ses hypothèses : il ne fournit même pas de prédiction. Mais les traités de microéconomie se gardent bien de le dire : ils préfèrent noyer le poisson dans les équations et dans de pseudo applications - qui peuvent aussi porter, dans la même logique, sur le choix intertemporel, entre travail et loisir, avec risque, ce qui justifie Micro 1, 2, 3,..., tout en étant aussi peu pertinent.

Conclusion sur la théorie du consommateur

La théorie néo-classique du consommateur peut être exposée, sans mathématiques, en moins d’une heure et demi, dans le cadre du cours sur les théories économiques. Il suffit d’expliquer pour cela ce qu’est une relation de préférence - et une fonction d’utilité associée - puis de montrer, par un raisonnement élémentaire (qui peut être purement littéraire) que, en règle générale, le consommateur fait son choix de façon à égaliser son taux d’échange subjectif au rapport des prix correspondants.

II - Le producteur

La théorie microéconomique du producteur a la même tare congénitale que celle du consommateur : le producteur (ou l’ " entreprise ") est représenté par une " fonction de production " qui ne correspond à rien de précis (une "boîte noire ", comme aiment à le dire les néo-classiques), et dont la seule raison d’être est de permettre des développements mathématiques (illimités). Comme dans le cas du consommateur, ceux-ci nécessitent de faire des hypothèses sur la forme de ces fonctions (par exemple, la dérivabilité). Mais, contrairement au cas du consommateur, certaines de ces hypothèses sont particulièrement difficiles à justifier, la production n’ayant pas la " malléabilité " de la psychologie du consommateur - sur laquelle on peut dire n’importe quoi, ou presque.
Cela est particulièrement frappant à propos de la "substituabilité des facteurs ", nécessaire pour que les fonctions de production soient dérivables. Rappelons que " les facteurs sont substituables lorsqu’il est possible de remplacer une quantité donnée de l’un des facteurs par une quantité supplémentaire de l’autre facteur, tout en maintenant à l’identique le volume de la production " (Picard) : la " quantité donnée " peut être aussi petite que l’on veut et le mot " remplacer " rappelle que la substitution est immédiate et sans coût.

Le mythe de la " substituabilité des facteurs "

Si on peut concevoir que la " psychologie " du consommateur est telle qu’il puisse substituer des pommes à des poires tout en restant sur la même courbe d’indifférence, il n’en est rien dans le cas de la production, où les inputs sont, quelle que soit la situation envisagée, pratiquement toujours strictement complémentaires (un homme, une pelle ou un tracteur ; une chaîne de montage, n hommes, etc...). Il suffit de consulter les manuels de microéconomie pour s’en rendre compte, a contrario : aucun n’arrive à donner un exemple " concret " de fonction de production à inputs substituables (isoquantes dérivables). Ainsi, les " manuels avancés " s’en tiennent au seul aspect mathématique et se donnent, sans justification aucune, une fonction dérivable, dont ils calculent la productivité marginale, le TMS, etc., avec moultes figures à l’appui (cas de Varian, Kreps, Mas-Colell et al., Gabszewicz, Malinvaud, etc.).
Comme ils sont destinés à un public initié, leurs auteurs ne sentent pas le besoin de se justifier. Tel n’est pas le cas des manuels pour débutants, qui doivent prouver que la microéconomie n’est pas seulement une branche des mathématiques. Il y en a, comme le traité
de Microéconomie (Ediscience) de Beggs, Dornbusch et Fisher (trois chercheurs " de haut niveau ") qui escamotent le problème en considérant la production de " machins ", obtenus par combinaison de " capital " et de travail, sans autre précision ; c’est peut-être drôle, mais c’est surtout significatif. Il est vrai que la plupart des autres veulent faire " concret ", mais ils sombrent alors dans le ridicule : Schotter (Microéconomie, Vuibert) donne l’exemple, à propos des facteurs substituables, de la production de "confiture " à partir de " cuves " (sic !) et de travail (comme si, à tout moment, on pouvait diminuer la taille de la cuve et augmenter la quantité de travail tout en produisant la même quantité de confiture !). Kirman et Lapied (Microéconomie, PUF) - mais aussi Picard - quant à eux, prennent l’exemple d’un ... gazoduc, avec pour " facteurs de production " le diamètre du gazoduc et la puissance des stations de pompage qui font circuler le gaz !
Ainsi, puisque les facteurs sont substituables, on peut, à tout instant, diminuer le diamètre du gazoduc et augmenter la puissance des turbines, de façon à faire circuler le même volume de gaz ! Il ne reste plus à l’étudiant qu’à imaginer un gazoduc qui s’élargit ou se rétrécit dans la steppe russe, au gré des fluctuations du NASDAQ ! (en passant : cet exemple est typique de ce qu’on appelle clay-putty en macro : dès qu’une installation est faite, elle est non modifiable). Parkin, Fluet et Bade (Microéconomie, ERPI) parlent, eux, de l’entreprise (purement imaginaire) " Maille d’or " (sic !), qui fabrique des " chandails " (resic !), à partir de travail et de " machines " (à tricoter, on suppose). Ils donnent l’" exemple " suivant de substituabilité des machines et du travail : on peut produire (de façon efficiente) 15 chandails à partir de :
- 4 machines et 1 travailleur ;
- 2 machines et 2 travailleurs ;
- 1 machine et 4 travailleurs.
Au lecteur de comprendre comment on peut obtenir la même production avec 1 travailleur qui s’active sur 4 machines, ou avec 4 travailleurs qui s’agglutinent autour d’une unique machine (dans tous les cas, on est en présence du même type de machine, utilisée de façon efficiente - de même que les travailleurs)...
Hirshleifer et Glazer (Microeconomics, Prentice Hall 1992) font aussi dans le textile. L’exemple évoqué - très en passant, au milieu des équations- est celui de la production de " chemises " (shirts) à partir de travail et de "tissu " (cloth). Au lecteur d’imaginer comment on peut fabriquer les mêmes chemises avec peu de tissu et beaucoup de travail ou avec beaucoup de tissu et peu de travail ...
Browning et Zupan (" Microeconmics and application ", Harper Collins, -5ème édition) font encore plus fort : ils parlent de la fabrication de voitures, soit " dans un garage ", avec beaucoup de travail, soit dans une usine avec des machines automatisées et peu de travail ..., l’un et l’autre facteur (travail, machines) étant substituable " à la marge " et instantanément.
L’imagination du lecteur est vraiment mise à contribution !
Un exemple souvent utilisé est celui de la terre et du travail ; c’est ce que font, par exemple, Ferguson et Gould, mais aussi Samuelson et Nordhaus (Economics seizième édition ...) qui fabriquent de toutes pièces de pseudo exemples " chiffrés ". L’alternative est-elle entre creuser plus profond dans une terre restreinte ou entre creuser moins profond dans une terre plus vaste, pour obtenir le même production ? On n’en sait rien : il n’y a qu’à aller demander au paysan du coin ! De même à propos de "l’agriculteur Jérôme" (sic !) qui, dans Baumol, Blinder et Scarth (L’économique, Harcourt,1986), peut - pour produire 2600 qx de maïs (resic !) - utiliser soit 1 unité de main d’œuvre par mois et 6 tonnes d’engrais, soit 2 unités et 4 tonnes, soit.., soit 5 unités de main d’œuvre et pas d’engrais... L’agriculture a vraiment bon dos, sans parler du maïs " surengraissé "...

Pourquoi vouloir faire croire à tout prix à la " substituabilité des facteurs" ?

Pourquoi une telle obstination, quitte à se ridiculiser ? Une seule réponse se présente à l’esprit : préserver l’idée selon laquelle des " prix flexibles " permettent les " ajustements en douceur " menant au plein emploi des ressources (par " substitution des facteurs "). Il est vrai que cette idée est essentiellement avancée en macroéconomie, où les inputs se réduisent au " capital " et au travail. Mais il est symptomatique que dans la plupart des manuels de microéconomie, les " machines " deviennent subrepticement du "capital " (notamment dans les graphiques) ; comme le capital est une notion vague (identifiée de fait à une somme d’argent), l’idée de substituabilité devient de ce fait plus acceptable (que lorsqu’on parle de remplacer des "bouts de machine " par des heures de travail).
Souvent, une distinction entre " court terme " et " long terme ", apparemment faite pour des raisons " pédagogiques ", entretient la confusion. Elle consiste à raisonner d’abord sur un seul " facteur ", généralement le travail, pour montrer que sa productivité marginale décroît, puis à introduire l’autre facteur (machines ou " capital "), dont la présence modifie la productivité du premier facteur. D’où la constatation : on peut obtenir une même production avec des " combinaisons de facteurs " différentes. L’entourloupe consiste à s’appuyer sur une possible substitution intertemporelle (qui prend du temps et qui n’a rien de marginal, au niveau des unités " micro ") - du type " clay-putty " ou " putty-putty " de la macro - pour faire croire à une substitution à un moment donné et immédiate entre travail et machines, ce qui n’a évidemment rien à voir. Mais il faut à tout prix faire passer - de façon subliminale - l’idée que si l’économie est suffisamment " flexible ", alors le plein emploi des ressources s’ensuit, éventuellement après quelques brefs ajustements.

Conclusion sur le producteur

Le discours sur les fonctions de production dérivables, à facteurs substituables, n’a aucune raison d’être : sa place est dans un cours d’histoire de la pensée, qui chercherait l’origine - très clairement idéologique (J. B. Clark) - de cette absurdité. Il est vrai que, dans les cours de microéconomie, l’approche par la fonction de production est généralement " complétée " par celle par les fonctions de coût, ce qui permet d’introduire des coûts fixes (d’où les courbes en U). Mais la logique de cette approche est très différente (" marshallienne " plutôt que "walrasienne " : sans " fondements micro "), les courbes de coût intégrant des prix. Il est vrai que ces courbes sont " parachutées " ; mais les fonctions de production le sont également ! Autant donc s’en tenir aux fonctions de coût, bien plus simples (une seule variable), telles qu’elles peuvent intervenir, à titre " illustratif ", dans des discussions d’ordre normatif, notamment en économie publique (régulation d’un monopole, ou d’un oligopole, biens collectifs, biens publics, etc.). Vu leur simplicité - et leur caractère " parachuté " - elles peuvent être " directement " présentées dans ce type de cours. Pas besoin d’un cours spécial.

III - L’équilibre

Après avoir été " étudiés " séparément, les consommateurs et les producteurs fictifs sont maintenant rassemblés, sous la houlette d’un "commissaire-priseur " - encore plus fictif, si on peut dire - qui :
- propose des prix (pour toute la durée de vie de l’économie) ;
- centralise et additionne les offres et les demandes faites à ces prix (que les agents croient, à tort, insensibles à leurs choix) ;
- " cherche en tâtonnant " un ensemble de prix qui les égalise ;
- organise les échanges à ces prix (d’équilibre).
Les manuels de micro ne présentent pas, hélas !, les choses aussi clairement ; bien au contraire : généralement, ils entretiennent la confusion à propos de ce modèle, qualifié de " concurrence parfaite ", en évoquant des "marchés", avec de " nombreux " agents qui se " feraient la concurrence ", dans un cadre " transparent ", etc. Ce qui est flou (et faussement intuitif) et, surtout, donne une idée totalement erronée de la nature du modèle, parce que les conditions de la concurrence parfaite, modèle phare de la micro, sont celles qui ont été données ci-dessus - ce sont elles qu’on trouve dans le modèle formalisé.
Pourquoi de telles hypothèses, aberrantes ? Parce qu’elles facilitent énormément le traitement mathématique et, surtout, parce que l’allocation d’équilibre correspondante est, à quelques nuances près, un optimum. La dimension normative du modèle apparaît ici clairement. Ceci étant, elle ne suffit évidemment pas à justifier le discours usuel des microéconomistes selon lequel le modèle de concurrence parfaite décrirait le " marché parfait " - à moins qu’ils ne définissent celui-ci comme un système organisé par un commissaire priseur bénévole, mais passablement autoritaire...

Conclusion sur le modèle de concurrence parfaite

Le modèle de concurrence parfaite est le prototype même de ce qui doit être traité dans un cours sur les théories économiques : montrer la genèse du modèle, depuis Walras jusqu’à Arrow-Debreu, sa transformation, ses principales hypothèses (y compris le commissaire-priseur et le système complet de marchés, souvent oubliés ...) et ses éventuels " résultats " (qui se réduisent, en fait, à l’existence d’au moins un équilibre). Voilà qui pourrait passionner les étudiants, et qui peut être fait en moins de 3 heures de cours (diagramme d’Edgeworth compris). Une heure de cours supplémentaire suffit également pour présenter l’optimalité de Pareto et les deux théorèmes de l’économie du bien être (une heure et demie si on veut donner la démonstration du premier et l’illustrer dans Edgeworth).
Tout cela est très simple si on ne rentre pas dans les détails techniques - faisons confiance aux mathématiciens pour les démonstrations, qui ne sont de toutes façons pas données dans les cours actuels, qui se contentent généralement d’ " exercices " ou d’ " applications ", souvent " robinsoniens ". Un exposé " historico-littéraire " du modèle, en soulignant les caractéristiques et les enjeux, serait bien plus instructif que des calculs qui n’apportent rien à l’étudiant - tout en l’habituant à appliquer des recettes, sans réfléchir.

IV - La concurrence imparfaite

Poussés dans leurs retranchements, les microéconomistes qui acceptent la discussion (ce qui est assez rare...) disent quelque chose du genre : " D’accord, la concurrence parfaite est un modèle indéfendable, avec son commissaire-priseur et ses agents ’preneurs de prix’, etc. Mais la microéconomie avance, et explore maintenant des voies différentes, prometteuses, avec les résultats qui s’accumulent, peu à peu " (d’où de " nouvelles " microéconomie, économie du travail, économie des réseaux, etc.).
Peut-être. Mais alors, nous disons : " Chiche ! Commençons donc par supprimer toute la microéconomie en concurrence parfaite - laissée au cours sur les théories économiques, comme on le ferait en physique à propos du modèle ptoléméen ou en biologie avec les théories vitalistes. Abordons directement cette ’microéconomie moderne’, qui ’s’applique’ donc, sans se référer en permanence - comme on le fait toujours, d’une façon ou d’une autre - à la concurrence parfaite (puisqu’elle n’est pas pertinente, comme vous l’admettez).
Conséquence : avec les programmes actuels - qui portent aux trois quart sur la concurrence parfaite, directement ou indirectement (sans parler de la macro ’à agent représentatif ’, imprégnée de concurrence parfaite), au moins deux UV sur trois de microéconomie peuvent être supprimées.
Venons-en aux " avancées " récentes. Ce ne sont sûrement pas les modèles de l’oligopole, vieux au moins comme Cournot, et comme la critique qu’en a faite Bertrand. Prenons donc un ouvrage de référence actuel, celui de Jean Tirole. Y trouve-t-on UN SEUL exemple concret, décrivant une situation précise autrement que par une vague allusion ? Non. On notera en passant qu’il n’est jamais fait appel, dans ce livre, à la fonction d’utilité ou à la fonction de production : ces notions ne figurent même pas dans l’index ! Des fonctions de coût et de demande (affines) suffisent généralement aux " démonstrations " (ce livre est un catalogue de cas particuliers, fruits de l’imagination de l’auteur, et de ses prédécesseurs).
En dehors de cela, et de façon plus générale, il est notoire qu’on peut faire dire à peu près n’importe quoi aux modèles de concurrence imparfaite : il suffit de choisir de façon appropriées les croyances des agents, paramètre malléable s’il en est. En outre, comme les équilibres des modèles d’oligopole ne peuvent servir de norme (ils ne sont généralement pas optimaux au sens de Pareto), on ne voit pas vraiment pourquoi on s’y intéresserait - hormis le pur plaisir de manipuler des symboles mathématiques.
En outre, ces modèles supposent pratiquement toujours un cadre très proche de celui de la concurrence parfaite - centralisation aussi forte, avec des agents autres que les oligopoleurs qui sont des " preneurs de prix ". Les modèles type, Cournot, Bertrand, Stackelberg, peuvent être présentés facilement, de façon purement littéraire, dans le cours sur les théories économiques (1h 30 suffisent largement).
Quoi d’autre du côté des " imperfections " ? La " segmentation des marchés ", le " salaire d’efficience ", en " économie du travail ". Mais ce sont là des notions importées d’ailleurs, à partir de l’observation de situations effectives ; nos économistes s’efforcent alors de " démontrer " qu’elles découlent d’un choix rationnel, ce qui est toujours possible, en se donnant des fonctions (d’utilité, de production) appropriées et en .... postulant d’une façon ou d’une autre l’existence de ces imperfections (du genre " bassins d’emploi ") !
Le principal, c’est de fournir la dose minimale de dérivées, qui permet de se démarquer du discours des sociologues ou des historiens (qui s’inclinent alors devant la " science "...). On notera que, curieusement, ce genre de question est abordée en ... macroéconomie. Va-t-en savoir pourquoi...
Reste la théorie des incitations, étroitement liée à ce que les microéconomistes appellent les " défaillances du marché " : elle concerne l’économie publique (notamment, l’environnement), l’économie de la santé, l’économie du travail, l’économie industrielle (réglementation). Les concepts " nouveaux " ? Asymétrie d’information, aléa moral, passager clandestin (en fait, ils sont vieux comme le monde - des assurances, au moins !). Ils s’expliquent aisément ; et s’observent tout autant. Reste à trouver les incitations " appropriées " pour y faire face au problèmes posés. La démarche est clairement normative.
En ce qui nous concerne, la question est alors : la formalisation apporte-t-elle quelque chose de plus, EFFECTIVEMENT, que ce qui peut découler de raisonnements simples, sans mathématiques ? Si oui, tant mieux : les étudiants seront sans doute heureux d’apprendre tout cela (dans un cours d’économie publique, par exemple). Mais si c’est pour leur balancer des " agents " ayant des fonctions d’utilité (espérée) et des " croyances " (distribution de probabilités) parachutées comme dans la micro de base (cf. plus haut), avec une foule d’ " exercices " à la clé, alors nous disons : NON MERCI. Laissons cela à ceux que ça amuse, sans accabler les autres.
Restons-en au langage courant, sans formalisation ; faites nous réfléchir sur les problèmes posés, sur les solutions effectivement proposées, avec leurs avantages et inconvénients, et essayons éventuellement d’en trouver d’autres, meilleures.

CONCLUSION GENERALE

Vu ce que sont effectivement les enseignements de microéconomie - une longue litanie de ’démonstrations’ et d’exercices sur ce que font des individus fictifs, qui interagissent dans une société encore plus fictive -, il nous semble que ces enseignements doivent être supprimés. Il est vrai que derrière les modèles, les équations et les calculs de la microéconomie, il y a une représentation des hommes et de la société que les étudiants en économie doivent connaître : il revient au cours sur les théories économiques de la leur présenter, en allant à l’essentiel, sans tout obscurcir par le recours inutile à des symboles mathématiques - en évitant aux étudiants l’épreuve d’exercices’ sans intérêt, qui font primer la technique sur la réflexion, et qui occupent l’essentiel du temps dans l’enseignement de la microéconomie.
S’il existe des domaines - telle la théorie des incitations - où la formalisation peut apporter quelque chose, effectivement, alors : QU’ON NOUS LE PROUVE. Nous sommes prêts à accepter toutes les propositions et exemples, au cas par cas, concrètement (sans, de grâce, nous sortir l’argument : " c’est trop compliqué, vous verrez cela plus tard, après avoir ingurgité votre dose d’équations " et sans appeler " applications " des exemples bidon, ou des cas particuliers de modèles qui sont un pur jeu de l’esprit).
Ceci étant, il est curieux que les microéconomistes, chantres de la rationalité, n’aient pas été capables de nous offrir, et vendre, ce genre de produit alléchant, où les mathématiques apportent quelque chose effectivement, évitant ainsi notre protestation. Seraient-ils de mauvais commerçants ? Mais à quoi leur sert alors leur théorie, s’ils ne peuvent eux-mêmes l’utiliser ?

 
Autisme-Economie.org > Les Textes > Textes du mouvement > Textes critiques sur la théorie néoclassique
 
 
Autisme-Economie.org - Site réalisé avec SPIP par Siloh.