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Le manuel Analyse Macroéconomique (La Découverte) : des inepties enrobées dans des équations

A l’aube du vingt et unième siècle, les éditions La Découverte ont publié un manuel, Analyse Macroéconomique coordonné par Olivier Hairault, qui a pour ambition d’embrasser l’ensemble de la macroéconomie existante. Rédigé par la fine fleur des jeunes macroéconomistes de l’époque, il comporte deux tomes. Le premier porte essentiellement sur le « court terme », le second étant surtout axé sur le « long terme » et la croissance. La plupart des articles du premier tome s’appuient sur IS-LM et son prolongement AD-AS. Ils tombent évidemment dans les mêmes travers que les autres manuels, parfois en pire – bien qu’ils prétendent être plus « rigoureux » en faisant plus appel qu’eux aux mathématiques, sans pour autant les maîtriser vraiment. On y lit ainsi, dans le premier chapitre, « L’équilibre keynésien », (Pierre Cahuc et Olivier Hairault), lorsque la question de la monnaie est abordée (LM), le début de phrase effarant :
« la masse monétaire, créée par l’Etat » (p 39)
qui reprend, en pire, ce qui a été dit quelques pages auparavant lors de la présentation du Tableau économique d’ensemble :

« La création de la monnaie est une ressource pour l’Etat, qui peut acheter des biens ou rembourser des dettes et payer des intérêts avec la monnaie qu’il crée » (nous soulignons p 27).

Cahuc et Hairault ne sentent pas le besoin d’évoquer – comme le font, en douce ou en rechignant, les autres manuels – la distinction entre base et masse monétaire, ni même le multiplicateur monétaire. Le lecteur doit (péniblement) avaler 213 pages, et des centaines d’équations sans intérêt, pour apprendre que la masse monétaire n’est pas (seulement) créée par l’Etat (p 252).
La suite du chapitre 1 est consacrée aux développements usuels du modèle IS-LM, où le paramètre M, qui désigne « la monnaie », est exogène. Puis, tout à coup, à la fin du chapitre, dans une partie consacrée aux « frontières du chômage keynésien » (sic), on découvre deux sigles nouveaux, YD et YS, sortis de nulle part et sans aucune explication, ainsi qu’un graphique où ils sont tous deux en abscisses et P en ordonnées. Les sigles YD et YS apparaissent pour la première fois dans une phrase particulièrement absconse :
« l’offre globale Ys est parfaitement élastique au niveau (sic) de la demande globale YD » (p 53).
Le lecteur doit être particulièrement futé pour comprendre que YD n’est rien d’autre que ce qui a été appelé jusqu’alors « revenu d’équilibre » (donné par l’intersection des courbes IS et LM) et noté parfois y, parfois Y – comme la variable qu’il désigne. La variable et sa valeur d’équilibre sont donc représentés par la même lettre, de quoi rendre les choses encore plus obscures …
S’il veut comprendre, le lecteur moins futé doit patienter jusqu’au chapitre suivant, « Offre globale/Demande Globale » (Frédérique Bec), où il est expliqué que
« La courbe de demande globale relie la demande de biens au niveau général des prix. Elle se déduit du modèle IS-LM une fois relâchée l’hypothèse de rigidité des prix nominaux » (nous soulignons, p 68).
On y apprend donc que dans IS-LM, il y avait une « hypothèse de rigidités des prix nominaux », dont le chapitre précédent, sur IS-LM, n’avait soufflé mot – seul était signalé le « niveau de prix », sans plus. On a ensuite droit à l’histoire de la demande globale qui dépend des encaisses réelles M/P – le tout exprimé en logarithmes, avec un encadré sur la « linéarisation », question de faire savant –, où M est évidemment exogène (« l’offre d’encaisses réelles diminue, ce qui provoque une augmentation du taux d’intérêt, etc. », p 69), puisqu’elle « créée par l’Etat », comme on sait …
C’est seulement après 5 autres chapitres où sont étudiés en long, en large et en travers les effets des « chocs monétaires » (M exogène), que le lecteur apprend, dans un chapitre intitulé « La monnaie » (Brigitte Lebon) qu’elle n’est pas seulement « créée par l’Etat » - mais aussi par les banques secondaires, quand elle font crédit. La question sur le caractère exogène ou endogène de la monnaie ne peut alors pas être complètement éludée – sans être vraiment tranchée. En l’an 2000 … Le lecteur a ainsi droit, sur la même page (259) au multiplicateur monétaire (M exogène) – appelé « multiplicateur de crédit », ce qui n’aide pas à clarifier les choses – et au « diviseur de crédit » (M endogène). Comme l’écrit – naïvement ? – l’auteure à propos du passage de l’un à l’autre : « le sens de la causalité est inversé ».(p 260). Au lecteur de choisir le sens qui lui convient … même si l’auteure, malgré ses réserves (elle parle de l’ « hypothèse » selon laquelle « le processus de création monétaire est principalement à l’initiative des banques de second rang » (p 258)), opte de fait en faveur de l’exogenéité de M pour, semble-t-il, ne pas être en contradiction avec ce qu’ont dit ses prédécesseurs :
« En envisageant la politique monétaire dans le cadre du modèle IS-LM (chapitre 1), on a supposé que la banque centrale contrôlait parfaitement le volume de la masse monétaire. A ce niveau (sic), il est intéressant de remarquer que le schéma de création monétaire alors implicitement retenu était celui du multiplicateur de crédit » (p 261).
Du coup « cette première approche de la politique monétaire doit être approfondie » (nous soulignons), tout le reste du chapitre sur « les instruments de la politique monétaire » lui étant donc consacrée. Puisque les chapitres précédents étaient dans l’erreur, il est un devoir de poursuivre dans leurs pas …
Il y a énormément à dire sur les inepties et incohérences de cet ouvrage – sans parler du peu de rigueur, et du manque d’harmonisation, dans les notations mathématiques utilisées par les divers auteurs, qui les rendent incompréhensibles même pour un mathématicien avisé.
Finissons avec exemple particulièrement important, car il concerne toute la théorie (macroéconomique) de la production et de la croissance. Dans un encadré du chapitre 10, « L’investissement » (F. Collard), il est rappelé, fort justement, que :
« Lorsque la fonction de production présente des rendements constants, les fonctions de demande (de concurrence parfaite) des facteurs ne sont pas définies » (p 337).
Pourtant, dans le chapitre suivant, « La croissance » (K. Schubert), on lit :
« Pour aller plus loin, on fait deux hypothèses : la concurrence est parfaite (sic) et les rendements d’échelle sont constants. L’hypothèse de concurrence parfaite permet d’écrire que les facteurs sont rémunérés à leur productivité marginale » (p 382).
Or la rémunération à la productivité marginale des « facteurs » résulte, en concurrence parfaite, de leur demande, par l’entreprise qui maximise son profit. Si les rendements sont constants, ces demandes ne sont pas définies (Collard) et on est en présence d’une contradiction, bien connue de ceux qui ont un peu réfléchi sur la question.
Comme quoi le dicton selon lequel « la valeur n’attend pas le nombre des années » n’est pas toujours vrai. Reste à savoir si, quinze ans après, les auteurs de ce Manuel, dont beaucoup font partie des instances qui recrutent de nouveaux professeurs, s’en réclament encore ou admettent un pêché de jeunesse – une pratique hélas très rare chez les économistes...

 
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