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Tribune du Monde en version intégrale et quelques compléments.

Guerre de la macro, agent représentatif et analyse de la crise

La tribune que nous avons publiée dans Le Monde (édition du 10 octobre) était nécessairement courte. Plusieurs points méritent d’être précisés ou nécessitent des informations complémentaires.

1/ La tribune que nous avions proposée au Monde (qui a publié une version un peu plus courte) :

La crise et l’enseignement de l’économie

Aux Etats-Unis, comme en France, une vague de critiques submerge la recherche et l’enseignement en économie. Paul Krugman, prix Nobel 2008, et parmi les économistes les plus en vue, explique dans différents articles (voir notamment : « How Did Economists Get It So Wrong ? ») comment la macroéconomie est progressivement tombée dans un « âge sombre » : même les théories les plus « farfelues » pouvaient, si elles étaient « intégrées dans des modèles mathématiques ingénieusement construits », en venir à dominer l’enseignement de cette discipline. Patrick Artus a fait d’ailleurs un constat similaire dans les colonnes de ce journal en écrivant que « la macroéconomie, depuis quelques années, est devenue une science formelle sans rapport avec la réalité. L’analyse de modèles d’équilibre général intertemporel en horizon infini avec des fondements microéconomiques standard de type néoclassique qui domine toute la recherche en macroéconomie n’apprend rien sur la vraie vie. » (Le Monde, 10/09/09). Pour Brad DeLong, de l’université de Berkeley, il s’agit là d’un « effondrement intellectuel » d’une partie des institutions de l’économie dominante, dont la principale conséquence est qu’une partie des économistes censés fournir des réponses aux grandes questions que pose la crise actuelle sont incapables de faire avancer le débat en raison de leur ignorance de l’histoire des faits et de la pensée économique.

A l’inverse, les économistes cherchant à expliquer cette crise accordent une place essentielle aux faits, notamment à l’étude détaillée des crises passées, dont ils cherchent à tirer les leçons... Les tentatives d’explication et de prédiction mobilisent un certain nombre de comportements et de raisonnements de base, que chacun peut comprendre. Interrogé en juin 2009 sur ce qu’il dirait à un étudiant commençant un cursus d’économie, Paul Samuelson, considéré comme l’un des pères de l’économie mathématique, répondait : « Je dirais, et c’est sûrement un changement par rapport à ce que j’aurais dis lorsque j’étais plus jeune : ayez le plus grand respect pour l’étude de l’histoire économique car il s’agit du matériau d’où proviendront toutes vos conjectures et tous vos tests. Je pense que la période récente l’a illustré » (The Atlantic, 18/06/09).

Bien sûr, comme le rappelle Samuelson, « l’histoire n’écrit pas sa propre histoire ». Les explications s’appuient forcément sur des hypothèses et des théories. Lesquelles ? Celles de Keynes, de Marx et, dans une moindre mesure, de Minsky, de Galbraith ou de certains régulationnistes, se révèlent ici plus pertinentes que la théorie dominante. Très rares sont d’ailleurs les économistes qui se référent aux théories les plus récentes de la macroéconomie ou de la microéconomie pour expliquer la crise. Ce sont pourtant ces théories qui constituent le cœur de l’enseignement en économie. Leurs modèles saturent les revues académiques d’économie les plus réputées. Ils sont d’ailleurs à l’origine de la plupart des médailles et prix que la profession s’attribue. Ultime paradoxe, à l’heure où la plupart des économistes cherchent à se faire passer pour des keynésiens, la « macroéconomie keynésienne » n’obtient que quelques heures en tout début de cursus.

Il existe donc un gouffre entre, d’un côté, ce que les économistes enseignent et célèbrent, et, de l’autre, ce qui est utile pour analyser nos sociétés. Ce constat n’est pas nouveau. En juin 2000, nous avions publié, avec d’autres étudiants et enseignants de la discipline, une « Lettre ouverte » qui dénonçait déjà cette situation. Ce mouvement était rapidement devenu international. Les politiques avaient été interpellés. A la demande de Jack Lang, ministre de l’Education Nationale d’alors, un rapport avait été rédigé par Jean-Paul Fitoussi. Il est en bonne partie resté lettre morte. Le Manifeste demandait notamment que l’enseignement de l’économie accorde une plus grande importance à l’histoire des faits et des théories, y compris les plus récentes. L’euphorie qui régnait avant la crise n’en était-elle pas un signe avant-coureur, que les économistes auraient pu mieux décrypter s’ils avaient été plus familiers avec l’histoire des crises et des théories qui essayaient de les expliquer ? Avec le recul, la macroéconomie apparaît surtout comme une suite de théories dont la logique a plus à voir avec l’air du temps – en fonction du rapport de force entre partisans et ennemis de l’intervention de l’Etat – qu’avec un quelconque "progrès de la science". Notre manifeste regrettait l’absence, dans le cursus type en économie, d’études concrètes et approfondies du fonctionnement d’institutions comme les Banques Centrales... Si nos recommandations avaient été adoptées, les économistes auraient sans doute été moins surpris de voir ces Banques prendre en pension des actifs douteux, ouvrant la voie à une création monétaire loin des canons admis dans les manuels, et en opposition aux propositions dérivant de théories ayant valu le prix Nobel d’économie à leurs auteurs. Enfin, l’énergie consacrée à des exercices stériles dans le cadre de ce qu’on appelle la microéconomie, serait mieux utilisée à l’étude des relations marchandes telles qu’on peut les observer, dans une perspective pluridisciplinaire. Telles sont quelques unes des pistes pour que l’enseignement en économie sorte enfin de son « autisme ». La crise économique aura-t-elle au moins le mérite d’y contribuer ?

Emmanuelle Bénicourt (Univ. de Valenciennes), David Cayla (Univ. d’Angers), Godefroy Clair (Univ. Paris-13), Baptiste Françon (Univ. Paris-I), Ozgur Gun (Univ. de Reims), Pauline Hyme (Univ. Lille-I), Arthur Jatteau (EHESS), Philippe Légé (Univ. d’Amiens), Ioana Marinescu (Université de Chicago), Gilles Raveaud (Univ. Paris-8), Thomas Roca (Univ. Bordeaux-4), Damien Sauze (Univ. de Dijon), sont Maîtres de Conférences ou doctorants en sciences économiques

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2/ Cette tribune était nécessairement courte. Plusieurs points méritent d’être précisés ou nécessitent des informations complémentaires.

- D’abord, pour ceux qui veulent en savoir plus sur la "guerre de la macro" qui a lieu en ce moment aux Etats-Unis entre keynésiens et néolibéraux, nous proposons une synthèse et quelques liens vers les articles importants :

Freshwater & Saltwater.pdf

- Comme nous citons différentes critiques de la macréconomie contemporaine, il nous a aussi semblé important de rapporter comment ces économistes se justifiaient :

Robinson ou le meilleur des mondes.pdf

 
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