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Le Monde de l’Economie

Des cours d’économie pertinents, chiche ?

Les enseignants d’économie se sont donc rendus compte que quelque chose n’allait pas dans les Universités (Le Monde du mardi 31 octobre). Nous nous réjouissons de cette prise de conscience, même tardive. Mais nous sommes malgré tout perplexes devant la tournure que prennent les événements.
Avons nous centré nos critiques sur les maths ? Non. Avons nous remis en cause la pratique de l’économétrie, pratique empirique qu’il importe de bien distinguer des modèles formels ? Non. Par contre, comme l’indiquait clairement notre lettre ouverte, nous nous inquiétons de la construction permanente de "mondes imaginaires", c’est-à-dire ces constructions intellectuelles (les fameux "modèles") dont la pertinence reste à démontrer. Nous avons également remis en cause l’absence manifeste de "pluralisme", reconnue par l’appel des enseignants qui nous ont soutenu et contestent eux aussi la domination presque sans partage de la théorie dite "néoclassique", dont la portée mais aussi les limites doivent être clairement présentées. On voit donc que la place des mathématiques est secondaire dans nos revendications.
Mais il est vrai que la combinaison mathématisation à outrance - absence de pluralisme - mondes imaginaires est désastreuse. S’agit-il alors d’un simple problème de pédagogie, comme le pensent les rédacteurs du contre-appel ? Non, bien sûr, puisque comme chacun sait, l’enseignement n’est pas qu’une affaire de pédagogie.
Ce que nous demandons est simple : d’avoir les outils empiriques et théoriques qui nous permettent de comprendre le monde dans lequel nous vivons. Les cours actuels parlent-ils de l’entreprise, de l’Etat ou même du marché ? Non. Nous enseigne-t-on le fonctionnement de l’économie de la France, de l’Europe, du Japon ? Non. Les cours proposés permettent-ils de comprendre la récente crise asiatique, les fluctuations de l’euro ou les réformes en cours de l’UNEDIC ? Non. Etc.
Pour les économistes rédacteurs du contre-appel, tout cela peut être abordé à partir d’une méthode " scientifique ", c’est-à-dire celle qui procède exclusivement par la construction d’hypothèses, la rédaction des équations qui en découlent, puis leur test empirique qui conduit normalement à réfuter certaines théories et à en accepter d’autres. A vrai dire, cette économie idéale est bien cachée, puisque aucun d’entre nous n’a encore eu la chance de la rencontrer : manuels et cours se contentent de répéter des litanies de modèles, sans que leur remise en cause empirique ne soit présentée. Mais au-delà de ça, nous sommes sceptiques sur la pertinence de cette démarche, qui se veut exclusive : l’histoire peut-elle être réduite au rôle de fournisseur de statistiques, ou ne doit-elle pas également jouer un rôle dans la formulation des hypothèses ? Peut-on se passer de toute observation empirique ? L’appui sur d’autres disciplines (droit, psychologie, sociologie, gestion) est-il réellement inutile à la compréhension des principaux problèmes économiques ? Comme le remarque Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, " il faut aussi reconnaître qu’une surutilisation des mathématiques peut être un triste moyen pour faire l’impasse sur des sujets qui demeurent importants même si on ne peut pas les mettre en équations ".
Nous nous étonnons donc de voir des économistes arc-boutés sur la scientificité de leur discipline, aux bien maigres résultats sur ces " sujets importants " (chômage, mondialisation, fluctuations des cours du pétrole, etc.).

Nous souhaitons donc en finir avec cette pseudo-polémique sur les maths : expliquées clairement, et au service de théories convaincantes, elles sont évidemment bienvenues dans les facultés d’économie, ce qu’on s’étonne de devoir préciser. Mais ce qu’il faudrait avant tout enseigner, comme tentent d’ailleurs de le faire certains enseignants, c’est l’origine des modèles, leur signification et leurs conséquences en termes de politique économique.
De plus, à chaque cours devrait correspondre un horaire de travaux pratiques permettant de manipuler les modèles proposés. C’est en effet le seul moyen de comprendre leur logique de fonctionnement et d’évaluer leur pertinence. Une réforme de la pédagogie est donc sans aucun doute un moyen de redonner son attrait à la science économique. Mais cela ne suffit pas : comme toutes les autres sciences humaines, l’économie doit rendre compte de ses origines
intellectuelles, et des projets politiques et idéologiques de ses scientifiques. Et ne pas se fermer aux autres sciences humaines, sous prétexte de scientificité.
Qu’on cesse donc de prendre les étudiants pour des imbéciles qui ne veulent plus faire de mathématiques. Le débat est maintenant présent au sein des économistes : mesdames et messieurs, vous voulez nous convaincre de la pertinence de vos théories, de la pertinence de votre science ? Nous ne demandons que ça. Chiche ?

 
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